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La vache ! Pour son premier film, le gars Wiseman s'annonce façon taureau avec un docu qu'il serait euphémique de traiter de coup de poing. Déjà adepte des lieux fermés d'ordinaire invisibles du grand public, il s'enferme au sein de l'enfer sur terre, un hôpital psychiatrique pour aliénés criminels, et capte hébété cet univers à la Dante, encore complètement dépassé par ce qu'il voit. Et le fait est qu'il y a de quoi l'être : cet endroit est digne de nos pires cauchemars, qu'on croirait directement issu du XIXème siècle ou d'Auschwitz. Incroyable que les geôliers aient autorisé Wiseman à les filmer dans l'exercice de leurs tortures morales et physiques sur les patients. Les mauvais traitements sont ici monnaie courantes, expédiés avec un sens raffiné du sadisme, et accompagnés des sarcasmes d'usage, humiliations morales et physiques d'un autre âge. Les malades, la plupart du temps nus comme des vers et exposés à tout vent, moqués, maltraités, laissés complètement à l'abandon, ne sont qu'une des représentations de la folie ambiante de la maison ; les gardiens eux-mêmes sont gagnés par une sorte d'indifférence à la douleur d'autrui qui leur confère un caractère de démence presque aussi grave que celle de leurs cobayes. Quelques scènes sont insoutenables, comme ce gavage d'un type à l'aide d'une sonde introduite dans le nez (environ 17 mètres de tuyau, que les gars lui enfournent sans montrer la moindre marque de pitié) ou comme cette torture morale subie par un type à qui on fait inlassablement répéter ses phrases. Mais le pire est peut-être dans cette impression que tous sont laissés sans soin, dans une prison ouverte où se mélangent les déments, les schizo, les parano, les débiles mentaux, les dépressifs et les fous dangereux à ciel ouvert. Les interrogatoires d'un pédophile, puis d'un paranoïaque, montrent l'impossibilité pour eux de s'en sortir : leur seul avenir, c'est le médicament.

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Dans un noir et blanc crasseux, à travers des images heurtées, parfois presque cauchemardesques dans leur texture, Wiseman capte tout ça, au milieu de ce chaos infernal. Qu'il filme un gentil dingue éructant des discours politiques (et parfois poétiques) ou un malade fou furieux hurlant dans sa cellule vide, à poil, tordu par son mal, il cache derrière l'objectivité de ses images une vraie terreur. Il choisit comme fil rouge à son film un spectacle de cabaret orchestré par les malades eux-mêmes, moments qui pourraient être comme des respirations mais qui soulignent tellement la misère de ces damnés de la terre qu'on s'enfonce encore un peu plus dans la consternation. C'est du docu immergé, encore assez loin du calme du maître dans ses films futurs, mais qui donne une image aterrante de ces asiles... et par la bande de l'Amérique de ces années-là, monstrueuse, qui relègue ses marginaux, ses criminels et ses fous aux oubliettes, et les oublie soigneusement. Le monde extérieur s'invite bien souvent dans les discours des malades, le Viet-Nam ou la chasse aux sorcières communistes semblant même être une des causes de leurs délires paranoiaques ; et ces corps démantibulés s'opposent avec une force impressionnante aux fantasmes de perfection et de santé du pays de l'Oncle Sam. Surveiller et punir, avait écrit Foucault ; il aurait pu ajouter "dissimuler" à la liste.

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