memoires---jean-jacques-andrien

Ma journée aux Fourons, chapitre 2. Andrien revient sur les lieux de son premier crime (Le Grand Paysage d'Alexis Droeven), mais passe ce coup-ci du côté documentaire. Et ça lui va bien mieux au teint. Cette fois, foin des petits problèmes de transmission paternelles, on est dans le nerf du sujet, dans la viande : ce minuscule territoire de la Belgique vient d'être annexé à une région flamande, et du coup sa population, francophone à 70%, se voit contrainte d'adopter le flamand comme langue officielle. Ça se passera pas comme ça, nom de nom, semblent dire (en français) ces braves paysans paisibles qui ne demandaient rien à personne. Mais en cette sombre journée de 1979 débarque une horde de manifestants guère amènes (et pour cause : il font partie d'un groupe d'extrême droite) qui traversent le village aux cris de "Rats wallons, rentrez chez vous !". Une manière d'attiser les tensions, et une opération réussie, puisque bagarres, insultes et ripostes des flics s'en suivent, avec ce qu'il faut de coups de matraque, de provocations en tous genre et de jeunes filles en pleurs. Andrien se tient pile au milieu du chaos, enregistrant dans l'énergie ces vagues d'attaque, ces arrestations arbitraires, et la gentille connivence de la gendarmerie nationale, elle-même pro-flamande, dans l'électrisation des conflits. Comment 200 personnes viennent mettre le feu à une région paisible prise dans les rêts d'une politique absurde, c'est ce que le gars montre au plus près : des images prises sur le vif, en noir et blanc, qui montrent des épisodes assez ahurissants, comme l'arrestation d'une jeune fille scandalisée par son sort, les visages tendus, une charge policière très violente dans une ferme, et les mille et un regards provocateurs entre jeunesse du cru et "envahisseurs" de l'extérieur. Simplement, en filmant à l'arrache un micro-événement, Andrien parvient à rendre compte de l'impasse dans laquelle la Belgique se précipite. Son petit coin de campagne est un symbole du pays tout entier. On vibre donc à l'unisson avec ces braves gens aux prises avec cette décision absurde : changer du jour au lendemain de langue, par la force s'il le faut.

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Le film fait des allers-retours entre ces images d'archive et 1984, en couleurs, où il retrouve les protagonistes de l'époque. 5 ans après, ça n'a pas bougé, et ce n'est pas le maire, monument d'incompétence et de mauvaise foi, qui mettra un terme aux tensions. Il faut le voir se décharger de sa culpabilité sur les gendarmes, ou arguer de sa sincérité quand il parle de "promenade" (légale) au lieu de "manifestation" (illégale). Même si les témoignages des activistes de l'époque manquent un peu d'intérêt, on aime ces allers et retours dans l'événement, très joliment montés par Andrien (beau travail sur le son, notamment, qui semble déborder d'une époque à l'autre, formant un tout cohérent malgré les différences de style). Une atmosphère de tension qui s'est transformé avec le temps en un étrange bain de mélancolie, nos villageois étant bien conscients de leur impuissance. Pourtant l'un d'eux rencontrera le roi en personne, lors d'un épisode ahurissant digne d'un James Bond, et lui remettra une lettre vibrante d'indignation rentrée. Le film est passionnant, par ce qu'il laisse entrevoir d'absurdité et par la violence dont il arrive à rendre compte au sein d'un territoire d'habitude hyper-calme (belle idée aussi d'avoir refilmé les lieux du conflit, désormais anonymes et retournés à leur normalité, en 1984). Andrien livre un doc engagé (les "promeneurs" n'ont pas la parole) mais plein de dignité et d'amour pour ce peuple d'en bas aux prises avec les décisions d'en haut.

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