9782736000097,0-783438Oui, alors là je vous arrête tout de suite. Zone érogène, pour moi, c'est comme une vieille couverture dégueulasse pour un vieux chien, c'est comme un disque de Toto pour Shang : c'est poussiéreux, c'est incompréhensible, mais c'est toute mon enfance, et je suis prêt à voir tous les défauts du bouquin, vous ne m'ôterez pas de l'idée que c'est le plus grand bouquin du monde. Au moins 15 ans que je n'avais pas lu ce roman des débuts (de la carrière de Djian, de mon identité de lecteur), et c'est épatant ; j'y retrouve toute mon adolescence, ces phrases que j'ai faites miennes, ces épisodes inoubliables que je lisais avec une passion dévorante à l'heure de mes premiers émois sexuels. A chaque page, je me disais : "Bon Dieu, mais c'est là-dedans, ça ?" : la poursuite nocturne d'un forain furieux, la randonnée sexuelle qui se conclue par un plâtre, l'escapade dans une réserve africaine chez un pépé friand de croco en gélatine, l'auto-stoppeuse un peu moche, la sentence de Hunter Thompson ("J'ai appris à vivre, pour ainsi dire, avec l'idée que je ne trouverai jamais la paix ni le bonheur. Mais tant que je sais qu'il y a une chance assez bonne de mettre la main sur l'un ou l'autre de temps en temps, je ferai de mon mieux entre les grands moments") qui est devenue mon mantra, les rapports avec la secrétaire chargée de taper le roman, les poutrelles de béton qu'on transporte en haut d'une colline pour un misérable chèque, tout s'est retrouvé immédiatement inclus dans ma psyché, de façon indélébile, et tout est là, intact. Vous comprendrez donc qu'il m'est difficile de partager avec vous l'émotion ressentie à cette troisième ou quatrième lecture. C'est comme retrouver un copain après des années d'absence (et le fait est que ce Djian-là est bel et bien mort, disons aux alentours de Sotos, alors que mon adolescence est toujours vivante quelque part par là), un copain qui aurait pris un peu de bide mais qui serait toujours aussi libre...

Ce livre, c'est de la musique, du cul, de l'humour, le tout sous une écriture hyper-maitrisée pour rendre toute la musicalité de la langue. Peu importe ce que ça raconte, la tramette est à peu près sans intérêt, et même largement "petit malin" : les aventures d'un écrivain solitaire, sexiste et fan de bière aux prises avec les aléas de la vie, la plupart féminines. Pris entre la femme qu'il aime (belle) et celle qui ne le lâche pas (belle), entre les coups d'un soir (belles) et celles qu'on baise pour leur faire plaisir (belles, mais pas toutes), notre pauvre garçon rivalise de problèmes qu'il transforme en remarques au pire pas très fines (en gros, à cette époque, les femmes chez Djian, c'est : sois belle et tais-toi. Et casse tout aussi, c'est bien, les folles), au mieux philosophiques pour les nuls (ça, j'adore). Cette épopée dans un verre d'eau, qui aurait fait deux pages chez n'importe qui, fait un roman chez Djian, parce qu'il utilise ces petits événements pour en faire une balade rock et pop, balancée comme un morceau des Talking Heads, à la fois crâneuse et pleine d'auto-critique, sur le temps qui passe, le vieillissement, la beauté des couchers de soleil et des bagnoles voyantes, la folie des femmes, la douceur de claquer du blé, la température idéale de la bière, le plaisir des virées en bagnoles et l'absurdité de la vie. C'est un style à lui tout seul, quoi, qui a fait bouger de trois crans la bienséance littéraire des années 80 : pour une fois, on pouvait être écrivain sans en avoir l'air, en parlant de l'époque d'aujourd'hui tout en s'en extrayant, en utilisant un vocabulaire à faire rougir grand-mère, tout en faisant de la littérature populaire. Si vous n'avez pas eu 15 ans à cette époque-là, vous allez ricaner en envoyant Djian à ses études, vous gausser de ce style trop calculé, en pointant la vacuité du sujet et la supériorité assumée de son auteur ; m'en fous : vous n'aviez pas 15 ans à cette époque-là, nous n'avons rien à nous dire. Pour moi, qui les ai eus, et qui ai donc passé plusieurs nuits avec ce livre sous mon oreiller (je ne mens pas), Zone érogène a été un éblouissement, encore intact 30 ans plus tard.