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Derrière chaque film de Clint, ou presque, jusqu'à maintenant, même les plus rassis et les plus nazes, on trouvait toujours une clé, un petit truc intime attachant, une manière de lire le film de façon moins binaire que ce qu'il annonçait au départ. Ou, au pire, on trouvait une élégance de mise en scène, une classe toujours en place, ou au moins une lumière, un détail... Vous m'en voyez désolé, mais Le 15h17 pour Paris, j'ai eu beau chercher, je n'y ai rien trouvé de tout ça : on est là face au pire film du maître, un truc aberrant duquel il n'y a rien à sauver, un grand moment de consternation et de gêne, et il a vraiment fallu l'existence de notre odyssée pour que je ne sorte pas de la salle en hurlant de douleur. Dès le départ, sur le papier, on sent que ça va coincer : retracer les événements qui ont eu lieu à bord du train Amsterdam-Paris en 2015, soit un attentat enrayé par trois valeureux jeunes Américains (et un Anglais, mais bon), en utilisant les vrais protagonistes de la chose en tant qu'acteurs. Donc : un non-événement (car le tout a duré deux minutes, les gusses ayant sauté sur le terroriste et l'ayant maîtrisé très vite) joué par des amateurs. Arriver à faire 1h40 avec si peu de matériau forcerait le respect, mais Eastwood butte lamentabement sur l'obstacle : il n'a rien à filmer, strictement rien, et on assiste à un film qui coule dès ses premières séquences devant l'inanité du projet et la lourdeur des comédiens.

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Eastwood entrevoit dans le sujet la possibilité de déifier le brave soldat américain catholique, de tenter le coup de "Aux Etats-Unis, man, tu peux être quelqu'un même quand tu es nul en classe, il suffit de mettre des pains dans un méchant arabe armé jusqu'aux dents". Il se concentre donc sur Spencer Stone, un des trois héros du jour, et nous fait suivre sa vie difficile : il aime les armes mais il est recalé du poste qu'i convoitait à l'armée parce qu'il n'a pas une bonne vue. Voilà. Bon ceci dit, il apprend à faire un garrot et à immobiliser un gusse, ce qui lui sera bien utile dans le Thalys. Avec ses deux potes, il part pour une joyeuse virée en Europe : visite du Colisée ("Ouaaaah, c'est grand"), de la Basilique de Rome ("Wouuh c'est sombre"), des chevaux de Saint-Marc ("Allons ne sois pas si cavalier ahah"), de Venise ("allez, les amis, allons prendre un de ces taxis-bateaux"), d'Amsterdam ("yeah, trop cool") (dialogues authentiques). On passe donc une bonne heure à visiter avec eux ces hauts lieux touristiques, et aussi dans des boîtes de nuit berlinoises ("ahah non merci, pas de bière, j'ai mal à la tête"), ou à la chasse à la gorette (qui disparaissent du film sans raison, Eastwood ne plaisante pas avec le sexe, nos gars sont catholiques). Ah oui, il y a aussi une scène sur le terrain, en Afghanistan, où il a oublié son sac dans un village, et où tout le monde retourne le chercher... Et ?...  Non rien, y a tout, il lui manque juste sa casquette, ouf, on a eu bien chaud. Déjà, quand il s'intéressait à leur enfance on était consterné par les dialogues, comme (et je vous jure que c'est vrai) ces gosses qui se roulent dans l'herbe en disant "La guerre, la camaraderie, la fraternité, l'Histoire, c'est trop bien", ou ces mères indignées qui répondent au proviseur qui envisage de faire redoubler leur gosse : "Dieu sait que mon fils est bon". On ne sait pas trop si c'est du sérieux ou si Clint s'est esclaffé et joue sur le second degré ; malheureusement je crois que c'est la première solution la bonne.

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Clint nous envoie des flashs-forward sur les événements du train pour empêcher la sieste totale du spectateur, et occupe le temps avec ce vide intersidéral pendant 1h30 : le scénario ne raconte absolument rien, les acteurs sont en-dessous de tout (ma préférence à Alex Skarlatos, le charisme d'un rugbyman), on ronge son frein en attendant LE morceau de bravoure : le train. Quand il arrive enfin, on s'écroule totalement. Tout ça pour ça ! Une pauvre bagarre qui aurait constitué un bonus de DVD dans les Dirty Harry, deux ou trois cris de dinde, un terroriste qui n'a jamais la parole et qui est dangereux comme un lapin en peluche, et emballez c'est pesé, on finit le film sur la remise de médaille glorieuse à l'Elysée, et on coche une croix de plus sur notre odyssée. Ce qui choque, ce n'est même pas que le film soit propagandiste et de droite, ça on s'en fout, c'est qu'il soit immensément vide et ennuyeux, complètement privé d'émotion. Ce truc est un ratage total, à cause d'un scénario inexistant (Dorothy Blyskal, retenez bien ce nom, surtout pour vos séances de magie noire), d'une démission complète du capitaine dans la direction d'acteurs et d'un manque de regard aberrant. On a beaucoup parlé des films de vieux cinéastes récemment sur Shangols : celui-ci est sans aucun doute le pire. Redoutable.

Clint is good, sauf là, here