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Voilà typiquement le film rempli de bons sentiments, et qui, à force de vouloir prouver qu'il a raison, se prend les pieds dans le tapis. Sur le papier, rien que de très noble : filmer un concours d'éloquence institué en plein 9-3, montrer en quoi une poignée d'étudiants parviennent à dompter les codes de la prise de parole en public et à se transcender par la communication. Au programme : cours de théâtre, de slam, de communication, filmés en parallèle avec le compte à rebours du jour J et les portraits de trois ou quatre jeunes et leurs parcours atypiques. Avec pour enjeu caché (c'est la meilleure partie du film), la constitution d'un groupe, hétéroclite mais prégnant, un groupe solidaire qui se constitue peu à peu malgré les différences.

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Confiez ce sujet à Wiseman, il vous en fera un long film réfléchi et mesuré de 4 heures, interrogeant le milieu social, la nécessité de la parole, les ambiguïtés de la communication, etc. Mais Stéphane de Freitas ne s'embarrasse pas beaucoup d'éthique, il travaille pour la télé : il sait qu'il a raison dès le départ, et si on en doute, il est prêt à enfoncer le clou sans nuance. Soit donc le langage érigé en Absolu, chose qui paraît aberrante ou en tout cas discutable, surtout vu les gros sabots que chausse le film pour nous en convaincre : on nous dit en substance que peu importe la vérité, ce qui compte c'est de savoir convaincre la masse ("10% du langage est dans les arguments, 90% dans les gestes"). Déification de la communication moderne, donc, que le film traite sans réserve : le héros sera celui qui va convaincre, peu importe s'il joue contre ses opinions ou contre la vérité. Et s'il peut ajouter à son exercice moult gestes convaincants et force jeux de mots malins, il a des chances d'aller en finale. Le film ne laisse aucune place à la maladresse, ne met jamais en doute la pertinence de cette parole à tout prix, instaurant en vainqueur le menteur s'il communique bien, renvoyant à l'humiliation (ce prof est super antipathique) celui qui parle bas, qui ne maîtrise pas. Ou même celui qui apporte une parole sincère : la seule séquence vraiment troublante est celle où un élève remet en question les bons sentiments de ses camarades et se moque sans pincettes de leurs discours un peu bien-pensants : la gêne est palpable, on sent bien que la vérité fait plus mal que l'enrobage d'icelle. Moi, j'aurais été le jury, je lui aurai donné sans problème le prix, et non pas à ces comédiens un peu cabotins qui arrivent à entuber le public. Le prof fait d'ailleurs un discours bien gênant en ouverture du concours : "On disait : je suis Charlie, on dira maintenant : je suis Saint-Denis", raccourci sidérant que personne ne semble remettre en doute ou en question.

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Le film, sur ces bases douteuses, use d'une mise en scène elle-même un peu gênante. Comment croire complètement à ces destins individuels qu'on érige en modèles de réussite sociale ? Le gars qui fait tous les jours 20 kilomètres à pied pour se rendre à la fac fait tiquer (les vélos ça existe), et on a du mal à croire à cette mise en scène putassière le montrant baskets aux pieds affrontant la grande mère nature pour réussir au concours d'éloquence qui le fera sortir de sa condition. De même pour ce gamin ex-SDF ou cette étudiante syrienne ayant vécu toutes les misères de la terre : on veut bien y croire à la rigueur, mais il eût fallu que le film s'intéresse aussi à un ou deux cas plus classiques pour se débarrasser de ce soupçon de poujadisme. Les gens "normaux" sont traités en figurants, le film se doit d'être édifiant et de porter un discours d'émancipation manichéen. De Freitas utilise toutes les facilités et tous les raccourcis de la télé pour prouver son discours préparé bien avant le tournage, fabriquant un mélo un peu facile sur des bases qu'il aurait fallu mesurer et discuter. Raté, et même contre-productif : la parole en ressort comme un outil de propagande un peu dangereux et discutable. Seul le silence est grand, comme dit l'autre.