6a017c352e4a3c970b01b8d2c64751970c-800wi

Plus d'un (dont moi) aurait eu du mal à se relever de l'immonde géant sucré qui peuplait le précédent film de Spielberg ; pas lui, les amis, et le voilà qui nous revient en très grande forme, et qui nous sert un film solide et raffiné dont il a le secret depuis quelques temps. The Post entre dans la catégorie de ses films qui retracent l'histoire de l'Amérique (Lincoln, Le Pont des Espions), mais il est sans conteste le plus joueur, le plus lumineux et le meilleur des trois. Il s'agit de retracer un tournant assez marquant de l'histoire de la presse : le moment où, cessant d'être comme cul et chemise avec les dirigeants, cessant de pratiquer les collusions, les à-peu-près et les articles propagandistes au nom de l'Etat, les journalistes se sont décidés à faire leur boulout, quitte à recevoir en retour de bâton les foudres des gouvernants. Ce tournant est symbolisé par l'affaire des Pentagon Papers, une liasse de documents top-secret que tous les présidents depuis Eisenhower ont établie, et qui prouve leur duplicité dans la guerre du Viet-Nâm, à savoir qu'ils connaissaient dès le début l'inanité des conflits, la course à la défaite que les Etats-Unis allaient subir, la nécessité de rapatrier les troupes, mais qu'ils ont continué à envoyer des soldats se faire massacrer au front pour éviter l'humiliation. Un acte insensé que tous les gusses, en passant par Kennedy et Johnson, et en allant jusqu'à Nixon, ont sagement reconduit dans l'ombre et qui a donné des milliers de morts. Le film retrace donc les actes et décisions d'une poignée de journalistes ayant eu accès à ces documents : faut-il publier, même si on se met à dos les amis politiques ? si on publie, est-ce qu'on est prêt à subir l'interdiction, voire l'emprisonnement ? quel est le vrai sens de la presse ? A l'heure des fake news de Trump et des attentas contre la liberté de la presse, le film de Spielberg arrive comme un baume au coeur, réaffirmant haut et fort une vérité qu'on a tendance à oublier : la presse appartient aux dirigés, non aux dirigeants. Les applaudissements qui fusèrent de la salle au générique de fin à la séance que j'ai vue sont un véritable réconfort.

1

Le sujet est austère, mais Spielberg transforme ça en un brillant suspense de deux heures, qui emprunte aux films d'espionnage, à Hitchcock, à la veine des films de journalistes des années 70, et même au cinéma naïf et attachant de Capra. On suit les tractations de salles de presse bouche bée, fasciné par la maestria totale du gars pour rendre passionnant un dialogue, pour rendre la densité de chaque instant. C'est d'abord grâce à la mise en scène qu'il y parvient : la caméra est supérieurement élégante, constamment mobile, usant des zooms avant avec une infinie délicatesse (le "resserage" sur Meryl Streep quand elle doit prendre la décision de sa vie), osant les travellings fous pour saisir dans le mouvement tout un groupe d'hommes, maniant joyeusement quelques cadres très stylisés (des contre-plongeés hitchcokiennes réjouissantes et fun), utilisant les profondeurs de champ avec génie pour mettre en avant des rapports de force ou augmenter la tension de tel ou tel dilemme. C'est un festival de grammaire classique, la caméra est strictement toujours au bon endroit, fabriquant un film discrètement spectaculaire, qui ne se la pète pas, qui reste au service du scénario et des personnages mais sait en décupler la force par des choix forts. Le montage, aéré, qui fait se cotoyer plusieurs actions dans le même temps (toute la séquence où le fameux journal est en train d'être imprimé alors que les journalistes sont en plein dilemme), tient également du génie.

landscape-1510126909-meryl-streep-the-post

Pour boucler le tout, Spielberg filme des acteurs en velours : je fais mon coming-out et déclare tout de go que Tom Hanks est immense désormais, alors que je l'ai toujours trouvé médiocre dans sa jeunesse. Il a atteint une sorte de savoir-faire qui rappelle les derniers Gary Cooper, et son personnage est ici passionnant. Un vrai plaisir de le voir jouer avec l'énormissime Mery Streep, tout simplement géniale dans la douceur qu'elle donne à sa femme tourmentée, prise entre ses amitiés et sa conscience, et entraînée malgré elle dans un combat féministe qu'on n'attendait pas. Car le scénario raconte aussi (et peut-être surtout) ça : comment une femme, perdue dans un milieu masculin qui l'ignore, trouve sa place, s'émancipe et devient une héroïne. Une bourgeoise héritière d'un titre de presse à l'abandon, que chacun considère comme un prête-nom, et qui va tout à coup découvrir son rôle dans le combat qu'elle mène pour l'expression. Scénario parfait, acteurs géniaux, mise en scène élégantissime : voilà du vrai grand Spielberg, éloigné désormais de ses extra-terrestres et autres dinosaures, mais en train de devenir le cinéaste classique du XXIème siècle.