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Magnifique travail d'orfèvre minutieux que celui du discret Alain Cavalier, qui filmât ces 24 portraits de femmes au travail. Flânant dans les rues de Paris, il a remarqué ces boutiques sombres et mystérieuses, a poussé la porte et nous voilà face à des femmes, travailleuses manuelles d'un autre temps, la plupart du temps d'ailleurs dernières représentantes de ces professions anciennes, qui se livrent devant la caméra du maître. Brodeuse, archetière, matelassière, souffleuse de verre, relieuse, ... : un véritable tour d'horizon de métiers vieillissants, qui ne vont pas tarder à être remplacés par des technologies plus modernes, et que Cavalier filme comme pour garder une trace, témoigner de l'existence, un jour, dans une boutique crasseuse et mal éclairée, de ces savoir-faire disparus. Il en sort 24 petits films de 12-13 minutes, qui sont autant de plongées au coeur du travail, à quelques centimètres de ces femmes et de leur intimité.

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Cavalier adore filmer deux choses, qui font la plus grande partie de ces films : d'abord, les mains, et on assiste à un catalogue de mains prises plein cadre, mains tordues, fatiguées, très habiles voire virtuoses pour les gestes du métier, délicates. Le gars ne se gène d'ailleurs pas pour comparer ces mains de travailleuses aux siennes, les laissant souvent entrer dans le champ, un des discours du film étant que le travail de cinéaste est un travail manuel, et que les parallèles entre ces femmes et lui ne s'arrête pas là : lui aussi fait un métier qui disparaît sous cette forme, et il n'arrête pas de comparer l'outillage du cinéma (le son, la caméra) à ceux de ces dames. Dans de très beaux travellings d'une délicatesse infinie, il panote doucement des mains au visage, en laissant d'ailleurs souvent le suspense sur les traits de son héroïne du jour. Très admiratif des détails de physionomie, il s'intéresse à tout, aux yeux, aux seins, aux dents, à la fois curieux et très respectueux.

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Autre grand amour de Cavalier : les choses. Dans chaque film, il y a toujours cette sorte de nature morte, soigneusement disposée dans le cadre, qui montre les outils nécessaires au métier. L'enthousiasme du gars pour ces objets, qu'ils soient spécialisés ou très banals (une paire de ciseaux), ne se dément jamais. Obsession enfantine (il peut s'amuser pendant deux minutes avec un aimant qui fait bouger une aiguille) qu'on retrouvera dans ses films plus tardifs. La composition de ses plans est très méticuleuse, la recherche de cadres assez sophistiquée ; mais les films apparaissent toujours dans leur plus simple appareil, faussement simples : on croit que le gars filme au fil de la plume, mais la mise en scène est beaucoup plus savante qu'il veut bien le dire.

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Mieux : en filmant ces travailleuses d'un autre temps, mine de rien, Cavalier leur pose des questions très personnelles, et du coup leur vie amoureuse ou intime se confond subtilement avec leur travail. "Qu'est-ce que vous faites de vos journées ?", "Votre mari est mort en quelle année ?", "Comment s'appellent vos enfants ?" , "Vous avez arrêté la musique pour quoi ?"... autant de questions qui troublent un instant ces dames et les font décrocher légèrement de leur travail, de façon importante (la matelassière, la repasseuse, la rémouleuse) ou pas (l'indifférence de la maître-verrier fait rigoler). La présence de Cavalier est à la fois dérangeante et très respectueuse, son ton de voix très doux, sa manière innocente de poser ces questions, en font une mouche du coche affectueuse. Il en profite aussi pour semer ça et là quelques auto-portraits discrets (son preneur de son qui se met au piano, ses yeux qu'il filme chez l'opticienne, la bouteille de champ qu'il offre pour la retraite de la marchande de journaux, les interrogations qu'il a sur son travail), et réussit un formidable travail de documentariste-archiviste qui est en même temps une façon très directe et simple de faire du cinéma. Très beaux moments.