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La vie ordinaire d'une petite ville ordinaire de l'Amérique ordinaire : Wiseman radiographie son temps en tentant d'avoir une vision quasi-exhaustive, sur plus de 4 heures, de Belfast, bourgade prolétaire moyenne, qu'il va filmer en long et en large, s'introduisant dans chaque lieu pour en tirer une séquence. On entre ainsi au commissariat, au lycée, à l'hôpital, à l'église, à la conserverie, à la prison, au tribunal, au cours de danse ou de théâtre, chez les pêcheurs et les chasseurs, au ball-trap, au dancing, et chez Mr Dupont et Durand. L'impression qui s'en dégage est d'assister à la vie comme elle va, consacrée la plupart du temps au dur labeur de tous les jours. La plupart des endroits filmés sont en effet le lieu de pas mal de peines, depuis les malades alités jusqu'aux travailleurs à la chaîne, et la vie selon les habitants du Maine, et selon Wiseman, n'est pas forcément une partie de plaisir. La misère sociale est proche, la débrouillardise de mise, et malgré les brefs éclairs de lumière, tout ça est bien tristoune. Comme à son habitude, Wiseman choisit la voie de la plus grande objectivité possible : il filme droit et net, avec très peu de coupes internes aux séquences, les laissant se dérouler dans la durée. On croise des anonymes désemparés ou joyeux, et on ressent littéralement l'ambiance de la ville. Une ville qui semble respirer par tous les pores l'odeur du poisson : il est partout, depuis la première scène (une pêche au homard) jusque dans les usines de sardines, Belfast a l'air construit sur le poisson. On le pêche, le découpe, le met en boite ou en filets, et même le cours de langue est consacré à Moby Dick.

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Wiseman touche de très près une sorte de cinéma ancré dans le réel le plus dénué d'habillage. Son attention est constante sur les gestes répétitifs des travailleurs, qu'ils tranchent de la poiscaille ou délibèrent au tribunal, qu'ils auscultent un corps malade ou bossent dans un centre téléphonique. Il réalise un film sur la vie, tout simplement, sans rien y ajouter. Son film est fait de séquences, qui au départ semblent séparées les unes des autres ; ce n'est qu'une fois les 4 heures terminées qu'on lève les yeux et qu'on découvre un tableau d'ensemble, un portrait de communauté au temps T. A la manière d'un peintre (qu'il filme d'ailleurs à la toute fin), il avance par petites touches dénuées de signification en elles-mêmes. Mais le résultat est très ambitieux, une sorte de film-monde qui tenterait de nous réconcilier avec l'espèce humaine : toutes les scènes, en effet, semblent servir de catharsis à ses protagonistes, qui se libèrent plus souvent qu'à leur tour d'un tourment, d'un mal. En totale empathie avec eux sous ses dehors de caméra objective, le film les prend à leur hauteur. On y voit un très beau portrait de l'Amérique de la fin du XXème, avec ses restes de sauvagerie (le chasseur de loup, dans une séquence très brutale), ses progrès (la culture sous toutes ses formes), son sens du travail, son patriotisme, ses paysages et ses saisons. Un portrait par les gens qui travaillent, qui souffrent et qui prient.

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