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Magnifique petit mélodrame muet qui vous réchauffe le coeur et vous donne la banane tout à la fois. Clarence Brown s'empare d'un roman de Pouchkine et le transforme en film d'aventures grand crin, avec ce qu'il faut de moments de bravoure, de baisers passionnés et de félons bien félons, et le spectateur moyen en a franchement pour son argent. Parce qu'il a spolié sa famille, l'immonde Kyrilla est harcelé par le beau et fougueux Aigle Noir, alias Vladimir Dobrovsky. Celui-ci est un déserteur de l'armée russe, car il était lui-même harcelé par la tzarine, une cougar pas farouche qui a essayé de le séduire. Il rencontre Mascha, jeune fille gironde dont il tombe amoureux, et qui n'est autre que la fille de son ennemi juré. Entre soif de vengeance, amour, et fuite éperdue face au terrible sort qui l'attend, le courageux Aigle Noir va-t'il trouver son bonheur ?

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Le film est plein comme un oeuf de scènes glamour et de grands moments. Brown, dont la mise en scène est franchement supérieurement élégante, excelle en particulier dans les travellings avant ou arrière : deux très beaux mouvements de caméra notamment lors de scènes de poursuite, et surtout deux très grands moments, l'un quand la mère de Dobrovsky passe l'arme à gauche : les proches se baissent pour prier, sortent du champ, et la caméra s'avance vers la fenêtre pour filmer un paysage qui semble comme habité par l'âme de la défunte ; et un superbe travelling arrière le long d'une table de banquet chargée à mort d'invités et de plats. Il sait aussi être très subtil dans sa façon de montrer les choses, grâce à ses inserts de plans de coupes (cette madrée de tzarine qui s'amuse avec sa proie, la déclaration d'amour de Mascha qui contredit la haine qu'elle vient de balancer à la figure du pauvre Dobrovsky). On a là un raffinement de chaque instant dans la mise en scène, prolongé par le jeu très féminin et gracieux de Rudolph Valentino. Qu'il joue le héros masqué ou le suave professeur de français (difficile de ne pas le reconnaître quand même), qu'il soit face à un ours ou poitrail offert aux soldats, il ne perd jamais sa superbe, et parsème même dans son jeu quelques petites traces d'humour absolument craquantes.

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Le film sait de toute façon être très souvent drôle, on sent bien que c'est une tragédie d'opérette. C'est le couard Kyrilla qui est en charge de la partie ridicule de la chose : bien qu'immonde et salopard comme tout, il a droit à quelques scènes fendardes, comme celle où il fait passer sa migraine par un massage que je qualifierais de tonique (massage que Valentino prodiguera aussi à sa bien-aimée, mais dans un mode beaucoup plus érotisé qui a dû faire rougir la censure). Il y a aussi la marrante scène où Valentino, la tête dans ses amours, poivre à mort son bouillon, farce bon enfant qui montre que Brown sait qu'il est toujours bon de mêler à son mélodrame une certaine dose d'humour. La très jolie Vilma Bánky est en charge de la partie indignée de l'histoire, et s'en tire magnifiquement avec cette scène de confrontation où elle ne sait si elle doit sauver son père ou son amant. Cette légèreté générale n'empêche pas The Eagle d'être bien poignant sur la fin, on ne voit pas trop comment le gars va pouvoir se sortir de cet imbroglio sentimentalo-politique et on croit jusqu'au bout à sa fin. C'est triste, trépidant, drôle, glamour et muet, c'est bien.