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La manière de faire de Des Pallières, cette fois-ci, est bien risquée : il prend le risque de déstabiliser son public et de le faire quitter la salle, ce qui serait dommage ; car au final, on ressort assez ému de Orpheline, et assez admiratif aussi de cette façon très casse-gueule d'aborder les choses. Pendant 1h30 en effet, le gars se pique d'avoir toujours 3 mètres d'avance sur nous : on est pour tout dire complètement perdus dans le scénario, qui nous présente quatre filles de différents âges, portant toutes des prénoms différents, mais ayant en commun un trait de caractère : elles sont intenables et ont affaire à la justice. Il faut dire que leur vie ne se passe pas dans les conditions idéales : orphelines, élevés par des gens qui ne les calculent pas beaucoup, elles sont abandonnées à elles-mêmes, aux garçons pas recommandables et aux coups tordus dans lesquels elles s'engouffrent sans vergogne. On veut bien, mais le film met son point d'honneur à brouiller les repères : le montage aborde tour à tour chacune d'elles, sans qu'on voit réellement de liens entre elles.

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Ce n'est que peu à peu que la lumière se fait : il s'agit en fait d'une seule et même gamine, que Des Pallières regarde à quatre âges différents, comme s'il s'agissait à chaque fois d'une nouvelle métamorphose, d'une mue façon chenille, de quatre identités bien séparées. La toute fin du film ouvre même sur une autre hypothèse : la plus âgée d'entre elles (Adèle Haenel) pourrait bien finalement être la mère des trois autres... ou peut-être est-ce simplement que le film raconte que la vie est une éternelle boucle, que les enfants abandonnés abandonnent à leur tour, et que c'est la merde. On ne sait pas trop, mais peu importe. Ce qui compte, c'est que le gars prend le risque du "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué" avec son scénario sophistiqué et trop complexe, et qu'on ne se rend compte qu'in extremis de la pertinence de celui-ci.

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Ce qui compte aussi, c'est que le film, malgré cette petite crânerie dans la construction, est très bien fait. Il repose beaucoup sur les épaules de ses quatre actrices, qui sont toutes, dans leur domaine, parfaites : Haenel en femme mutique et froide ; Exarchopoulos en fille à peine sortie de l'enfance et déjà sacrifiée ; Solène Rigot, vraie révélation, en adolescente aux quatre-cent coups ; et la petite Véga Cuzytek, visage d'ange mis au service de la plus belle scène du film, une recherche angoissée et tendue d'enfants perdus, que la petite regarde sans aucune émotion apparente. Notons aussi, quand même, que face à ce casting féminin, les hommes ne déméritent pas, de Duvauchelle à Sergi Lopez en passant par le grand Jalil Lespert, très subtil dans un rôle un peu passe-partout. La mise en scène nerveuse et fiévreuse ajoute au sentiment de tension constant du film. Des Pallières sait rendre chaque scène habitée par une réelle énergie, et sait aussi suspendre le rythme, par des gros plans presque en arrêt sur image, par une utilisation du hors-champ qui brouille le regard. Chaque femme, avec ses épisodes qui font passer du thriller à la comédie de moeurs, du film de braquage au drame, est regardée avec un amour immodéré (malgré la photo assez moche), et on sent le réalisateur empli d'une vraie sincérité, d'une réelle admiration pour ses actrices. Une construction tarabiscotée donc, oui, certes, un peu clinquante et pas forcément payante, mais un vrai beau film simple au final. Des Pallières continue son petit bonhomme de chemin, loué soit-il.

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