9782375270301,0-4374136On n'avait pas encore testé la grande Laura Kasischke dans la forme courte, la voilà donc déboulant sans vergogne avec ce recueil de 15 histoires qui, une nouvelle fois, vous assied complètement. Si un Inconnu vous aborde est une sorte de flacon de parfum là où Rêves de Garçons ou Esprit d'Hiver était des eaux de toilette, c'est dire le souci de concentration qui habite ces nouvelles profondément dérangeantes. La belle cultive un mystère opaque, un sens de la suspension qu'on devine hérité de Raymond Carver, et pollue ses petites vies ordinaires de pavillons tranquille par une inquiétude larvée, une étrangeté qui émane du presque rien. Difficile de dire ce qui fait peur dans ces textes, mais c'est là. A l'image de la splendide couverture (pour une fois, notons-le, voilà une illustration qui rend pleinement justice au travail de Kasischke, qui semble même en être une émanation), il y a une bizarrerie de chaque histoire, une façon de tordre de façon infinitésimale la réalité pour en extraire un quotidien torve, une ambiance angoissante. A ce petit jeu, deux textes surtout sortent du lot : le premier, où une mère de famille trouve dans la chambre de sa fille une chose sanglante qui va cristalliser en quelque sorte sa hantise de l'Autre, sa peur de l'altérité, son refus de voir sa fille grandir ; et cette histoire de père divorcé qui vient fêter l'anniversaire de sa fille, sorte d'enfer domestique que l'auteur amène par petites touches très discrètes et qui vous reste en tête comme un cauchemar. Dans le premier texte, il y a une monstruosité, une morbidité, une ambiance presque lovecraftienne, alors que Kasischke ne se départ jamais de son contexte familier ; dans le deuxième, une façon étonnante de regarder la "vie normale" comme si elle était monstrueuse. Presque rien, pourtant, parfois même moins que rien, tant la dame aime à laisser ses histoires en suspens, à ne pas donner le mot de la fin, à nous laisser imaginer ce qu'il y a derrière tout ça. Le recueil est très agréablement varié, on a même droit à de l'anticipation, à des textes assez proches du conte, à de l'hyper-réalisme à la Chuck Close. Malgré la traduction parfois très heurtée de Céline Leroy (pourtant une habituée de la dame), on regarde ce style si délicat faire des ravages dans l'Amérique profonde, mine de rien, saccager nos habitudes et retourner comme un gant ce qu'on croyait le plus banal. Effrayant.