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Coup de maître pour le tout jeune Soderbergh, qui réalise en 1989 un film ancré dans son époque à mort, pile au bon endroit au bon moment, et qui lui a permis de rafler la Palme et une carrière longue et riche. Sexe, Mensonges et Vidéo est un objet hyper-contemporain, urbain, froid comme un machin de Philippe Starck, conceptuel et intello, mais derrière la cérébralité cool de l'ensemble bat une fièvre sexuelle et sentimentale qui fait indéniablement la marque de l'artiste. En phase avec son époque donc, Soderbergh travaille sur la sexualité 2.0, une sexualité qui ne serait plus physique, mais verbale, la parole remplaçant l'acte dans une curieuse préfiguration de notre ère connectée, voyeuriste et fantasmatique. Il trousse une sorte de vaudeville moderne, tourne autour du sexe, mais détourne chaque scène chaude en la remplaçant par d'infinis dialogues tout aussi excitants que s'il avait vraiment montré des gens qui forniquent.

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John (Peter Gallagher, parfait en petit con parvenu et nombriliste) trompe sa femme Ann (Andie MacDowell, jeune oie blanche coincée qui va se révéler au fur et à mesure du film) avec la soeur de celle-ci, l'ardente Cynthia (Laura San Giacomo, assez géniale dans un personnage très contemporain). Débarque dans ce théâtre de boulevard finalement assez équilibré (chacun a sa place, et ne s'en plaint pas) un vieil ami de John, Graham (James Spader, énervant au début avec ses sourires fabriqués, puis de plus en plus touchant), sorte d'ange secret, impuissant sexuellement, vague artiste qui collectionne des bandes vidéo dans lesquelles les femmes qu'il a aimées ou désirées se confessent impudiquement sur leur activité sexuelle. Graham a en effet ce don de déclencher la confidence, d'écouter les femmes, de les faire se dévoiler, et compense son impuissance sexuelle par ces longues conversations intimes. Les deux femmes vont peu à peu se sentir attirées par lui, et finiront sur ses bandes, l'une soumise aux règles sexuelles de ce jeu, l'autre se rebellant et retournant finalement la caméra sur son propriétaire, déclenchant une confession étrange et secrète. Avant tout c'est la complexité des personnages qui marque dans ce petit écheveau de caractères et de "qui trompe qui": chacune et chacun agissent souvent à l'inverse de ce qu'on attend, la fille délurée se montrant tout à coup dominée, la coincée prenant subitement les choses en main, le mari basique découvrant peu à peu sa femme et finissant par l'aimer, le vidéaste un peu poseur devenant un être torturé et malheureux. Soderbergh travaille à merveille la matière psychologique de son film, et dirige ses acteurs en maître : on ne s'ennuie à aucun des soubresauts psy de cette faune, alors même que le film n'est constitué que de dialogues et de petits revirements de caractère minuscules.

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Mais c'est surtout le fond de la chose, appuyé par une mise en scène discrète mais judicieuse, qui force le respect. Soderbergh a réalisé ici un courageux autoportrait, et un portrait en général du cinéaste de base : incapable de toucher ces actrices inaccessibles, condamné au rôle d'intello de service, et en même temps en charge de la charge érotique de la caméra, capable de mythifier les femmes par la grâce de son regard, il est ce vidéaste torturé qui filme et écoute, bien plus puissant finalement que le coq qui grimpe sur ces femmes. Impuissant sexuellement mais surpuissant au niveau des fantasmes, tel se décrit Soderbergh. Pourtant son héros, en charge de le représenter, est un véritable handicapé de la vie, jamais complètement là, et il n'aura aucune des actrices dans son lit (un autre personnage discret en est d'ailleurs le répondant "concret" : celui du pilier de bar, gentiment et lourdement dragueur, auquel on ne prête aucune attention). La possession impossible est donc compensée par la parole, et on parle beaucoup beaucoup dans Sexe, Mensonges et Vidéo : pour dire les choses (Graham), pour tromper l'autre (John, Cynthia) ou soi-même (Ann), le verbe est de toute façon la nouvelle forme de l'amour charnel. Étonnant de voir comme le film est excitant, chargé en sexe, alors qu'on n'y voit strictement aucune scène de cul, ni même un bout de sein. Soderbergh a compris bien avant Meetic et Facebook que le mot a un effet érotique peut-être encore supérieur aux images. Merveilleusement monté et construit, son film frappe par sa maîtrise et par son ambition. Il a très peu vieilli aujourd'hui (allez, peut-être les costumes, affreux) et se regarde toujours avec respect. Un film qui a sûrement été important, dans le cinéma, et dans l'histoire des rapports amoureux modernes.

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Quand Cannes,