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Les enfants, vous vous ennuyez ce soir ? Écoutez-moi bien, refaites vous Le Salaire de la Peur, vous y trouverez tout ce qu'il faut pour remédier à la chose. Voilà un film presque parfait, qui comblera toutes vos espérances, que vous cherchiez un film populaire avec des stars glamour, un suspense insoutenable, un buddy-movie, un essai formellement magnifique, un témoignage existentialiste, une tragédie à ciel ouvert ou une école du montage. Il y a tout ça dans ce film, beaucoup plus moderne qu'on a bien voulu le dire, ancré en tout cas dans son époque, et même en avance sur certains concepts de la Nouvelle Vague. Arriver à un tel degré de fun tout en restant brillant et intransigent dans le fond force le respect ; je n'ai pas toujours dit ça de Clouzot, mais là je le trouve génial.

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Mes réserves, pusiqu'il en faut, porteront surtout sur la première heure, qui s'étire quand même au-delà du nécessaire. Nous sommes dans un bled miteux d'Amérique du Sud, écrasé par le soleil, l'ennui, les vautours et l'alcoolisme latent. Là, des hommes attendent on ne sait quel miracle, sombrant peu à peu dans une folie obsessionnelle (de l'argent, de l'argent !) qui les pousse à se fritter mollement, à reluquer sans entrain les cuisses de la jolie Vera Clouzot, et à ressasser des projets d'évasion qu'on devine voués à l'échec. Cette scène d'introduction va durer ni plus ni moins qu'une heure, pendant laquelle l'action semble comme figée, retenue. Certes, on regarde avec intérêt le personnage de Charles Vanel débouler là-dedans, avec sa morgue, ses crâneries et ses postures viriles ; certes, on assiste amusé à son amitié naissante avec un Yves Montand plus glamour que jamais avec ses marcel crasseux et son air pointu ; certes, l'équipe de seconds rôles, tous gueules cassées pathétiques et dangereux, forme un tableau fort. Mais tout de même, une heure, c'est un poil trop. Clouzot retient ainsi tout suspense, filmant avec merveille (plans fixes, peu de montage) l'attente, la répétition des jours, ce qui lui permet d'amener doucement son histoire : ces hommes sont prêts à tout non seulement pour s'enrichir, mais pour tromper l'ennui, pour l'aventure. Quand nos compères sont engagés pour transporter de la nitroglycérine à travers le pays dans des camions antiques, on se dit que ces gars sont malades ; mais on se dit aussi qu'on aurait fait la même chose. En tout cas, la volonté de tourner en décors réels, le refus de la trame, l'attention aux personnages, tout ça pourrait faire frémir un Truffaut, et ne serait la virilité affirmée mise en place et un goût certain pour les stars, Clouzot n'est dans cette partie pas si éloigné de la Nouvelle Vague.

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On quitte cette partie un peu longue pour passer à la partie suspense, et là, les amis, on est dans le bonheur pur. Clouzot agit à l'envers de ce que les films d'action considèrent comme obligatoire ; il joue sur la lenteur, sur le silence, sur l'attente, là où n'importe quel bourrin aurait envoyé les watts et la fureur. Du coup, on porte attention à la méticuleuse mise en scène, hyper spectaculaire mais cachée, et particulièrement au montage des séquences, exécuté en maître. On ne compte plus les moments de bravoure, mais deux restent en tête : la laborieuse manoeuvre du camion au-dessus du vide, où tout semble tenir à la solidité (ou non) d'une pauvre planche moisie ; et l'explosion d'un rocher qui bloque la route, extraordinaire moment de suspense qui repose sur le presque rien d'un fil et d'une bouteille de nitro. Dans ces moments-là, Clouzot arrive à concentrer toute une tension, et mieux, toute la misérable condition humaine, tout un fatum, tout le destin des personnage, dans la précision d'un minuscule geste, dans une seconde. C'est magnifique. Quand après 5 ou 6 séquences aussi tenues que celles-là, il ose enfin lâcher les chiens, c'est pour une scène sauvage, monstrueuse, animale, où Montand et Vanel s'affronetnt tout en s'entraidant dans une flaque de pétrole, devenant peu à peu un élément de la nature, perdant leurs traits pour retourner à un état minéral qui répond à la petitesse de leur condition. Plus que des personnages, le film montre des concepts, des idées qui se font face : lâcheté et courage, vitesse et lenteur, riches et pauvres : formidable personnage d'ailleurs que celui de Vanel, en charge d'une complexité de caractère impressionnante. D'abord le caïd du quartier, il va s'avérer être un lâche, incapable de supporter la tension, veule jusqu'à la désertion, véritable antithèse du vaillant Montand, brave loulou parisien qui va dépasser ses limites. En tout cas, la mort semble la seule sortie possible pour ces êtres tragiques, une mort aussi dérisoire qu'un souffle sur du tabac à rouler, pour reprendre l'image la plus marquante du bazar. Le problème n'est pas de savoir s'ils vont y échapper, mais quand, question existentielle qui fait passer le film dans le domaine du questionnement métaphysique, existentialiste, cosmique, à la mode à l'époque. Soufflé moi aussi, je m'incline devant cette merveille.

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Quand Cannes,