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Haneke arrive encore d'où on ne l'attendait pas, envoyant les critiques se faire conchier (avec succès visiblement puisque le film se fait ramasser un peu partout), suivant son petit bonhomme de chemin qui consiste à n'en pas avoir, et nous troublant une nouvelle fois. Ce film est instable, vertigineux, on ne sait jamais si on est devant une simple farce anti-bourgeoise ou devant une installation complexe qui ne lâcherait qu'une part de ses mystères ; mais on a bien conscience en tout cas que Haneke franchit ici une nouvelle étape (comme à chacun de ses films, soyons francs), renouant avec ses toutes premières amours tout en tentant des choses qu'il n'a jamais tentées (l'humour, par exemple). Moralisateur ? donneur de leçons ? professoral ? Oui, bien sûr, mais j'ai bien l'impression que le spectateur a de temps en temps besoin d'un coup de règle sur les doigts, moi.

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Une famille de bourgeois (de Calais), dont chaque membre renferme ses tares, ses déviances, ses pulsions, ses fantômes : du vieux qui rêve de mourir enfin à l'enfant suicidaire, du fils infidèle et pornocrate à la fille assaillie par les soucis professionnels, tous les soucis de l'Homme Occidental Moyen semblent couver dans cette smala détraquée, lisse en surface mais bouillonnante de tares en profondeur. Dans une construction mathématique, très découpée, Haneke filme cette déréliction, organisant de façon régulière les scènes de l'un à l'autre des membres de la famille, montrant avec un sarcasme très cruel la pourriture des sentiments faire surface peu à peu sous le vernis apparent. La somme de ceux-ci peut faire penser que Haneke a la main lourde, mais ce serait considérer son film comme un truc réaliste ; c'est plutôt une farce cruelle, sadique même, une attaque en règle contre les petits tourments à la con qui s'attaquent à cette société gâtée. L'actualité et son lot de vraies horreurs fait parfois son entrée là-dedans, notamment dans la scène climax, la dernière, où les migrants crasseux déboulent dans le décor blanc et virginal d'un repas de noce. Même l'image du migrant sert d'alibi à ces riches sans états d'âme, et le film est d'un pessimisme froid, que vient conclure ce "happy end" effectivement (ça dépend de ce qu'on appelle "happy", et ça dépend de ce qu'on appelle "end"). Haneke s'est entouré d'un casting de choix, même si les acteurs n'ont pas d'autre chose à jouer que les silhouettes stéréotypées de leur condition sociale : l'air éberlué d'un Kassovitz absolument minable en père nouvellement aimant (la scène de visite à la mère à l'hôpital est glaçante) ; l'affairement dépressif de Huppert, monstre de froideur professionnelle ; la dégaine étrange de Franz Rogowski, qui amène une sorte de terreur et d'humour mélangés au film ; l'impassibilité de la petite Fantine Harduin ; et enfin la prodigieuse interprétation de Trintignant, dans un personnage dont on apprend en cours de film qu'il est la prolongation de celui de Amour, tout forme une cohérence alors même que tous jouent sur des registres différents. En tout cas, le regard d'entomologiste posé sur eux par Haneke renoue avec celui des premiers films, Le 7ème continent surtout, et Happy End pourrait bien être un retour-sommaire sur sa carrière.

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Tout ça serait vain s'il n'y avait la mise en scène du bougre, toujours aussi radicale. Le film est raconté par petites bulles séparées les unes des autres, souvent mystérieuses : un homme se fait péter la gueule, le vieillard arrête un groupe de jeunes et discute avec eux, on filme un texte pornographique en train de s'écrire, et ce n'est que plusieurs scènes plus tard qu'on apprend la signification de ces faits. Haneke nous manipule parfaitement, comme toujours, maître du plan lointain, large, distancé, qui lui permet d'occulter un dialogue ou de proposer des images "objectives" (un éboulement sur un chantier) comme observées de loin. Mais il est aussi très fort dans ses cadres plus rapprochés, que ce soit pour filmer une effrayante et poilante scène de karaoké, ou pour fabriquer des portraits glaciaux sur des visages impénétrables. Il sature enfin son film d'images d'écrans de toute sorte, téléphones (les scènes d'introduction, géniales), ordinateurs, comme s'il voulait pointer l'objectivité de ces nouvelles images qui jugent encore plus que son cinéma. On est là face à un grand film, mais pouvait-il en être autrement avec Haneke ? (Gols 26/10/17)

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Happy end est un film mal-aimable que j'ai mal-aimé. J'ai bien tenté de suivre la démonstration implacable de mon camarade ci-dessus (Haneke est un grand, donc) mais il oublie l'essentiel : ce film est aussi creux que la vie de ces pauvres bourgeois, tellement pathétiques, que finalement il n'y a pas grand-chose à en dire... Pourquoi faire d’ailleurs ce film sur eux, tout en nous servant in-extremis un petit extra social sur ces pauvres "migrants" : Haneke donne l'impression (« moi, je suis conscient des vrais problèmes, on me la fait pas »)) d'en avoir finalement pas plus à foutre que cette famille nordique qui tombe en ruines comme ses constructions (métaphore) ; il évoque le problème avec presque la même putasserie que celle d'Isabelle Huppert qui finit par inviter les migrants au repas de fiançailles pour sauver la face – il s’en sert finalement autant qu’elle pour tenter de donner un ultime sens à son film... Ce film ne raconte finalement rien d'autres que : « regardez cette famille sans âme, sans amour, vide » - pour un peu les personnages des films de Duvivier serait presque plus sympathiques... Les idées de mise en scène : oui (les deux séquences relevés par mon camarade, le cassage de gueule et la discussion de Trintignant avec une bande de blacks), c'est rigolo comme dispositif de filmer une scène à distance sans qu'on n'en comprenne forcément tout le suc sur le coup... Mais quel intérêt de nous donner les clés cinq minutes plus tard si ce n'est pour bien nous faire comprendre qu'on est justement incapables d'en deviner le sens ?... Une belle idée pour la galerie, mais creuse en quelque sorte... Les acteurs quant à eux s'amusent en effet à être des ombres de personnages, Kasso vidé de son sang, Huppert en éternelle bourgeoise hautaine chabrolienne, Trintignant outrageusement maquillé pour lui donner l'allure d'un zombie - ah, il n'est pas maquillé, ben c'est encore plus inquiétant... Seule la petite Faustine (pourtant meurtrière dès le départ du film) semble avoir encore une once de spontanéité et de naturel en tant que "pièce rapportée" (en partie) dans ce clan en déréliction... mais le rouleau-compresseur Haneke ne peut s'empêcher de lui faire faire une tentative de suicide : tous sur le déclin, à jamais, youplala... Et Dieu sait pourtant que j'ai aimé en son temps Le septième Continent ou 71 fragments - des films comme des pièces de puzzle qui se mettent silencieusement en place... Ici, pas de puzzle, beaucoup de bavardages pour rien, et un côté petit malin à filmer depuis un téléphone portable ou pendant des plombes un écran d'ordinateur (une modernité un peu frileuse). Un film sans âme, presque leucémique en un sens... (Shang 07/02/18)

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