A17787Ça commence, pourrait-on dire, sous les meilleures auspices, le gars Haenel se plaçant en fan de Melville (sur lequel il a écrit un scénar somme), de Cimino (dont il admire The Deer Hunter et auquel il voudrait confier son scénario) et de Coppola (il regarde en boucle Apocalypse Now en essayant de creuser à chaque fois le sillon du sens un peu plus en profondeur). Un essai, sur un ton assez léger, sur ces grandes figures et leur confrontation face à l'ennemi, face au combat, face à la mort. Vaste sujet que le gars Yannick traite sur un ton assez badin : il rêve d'un rencart avec Cimino ? Pas de souci, un petit aller-retour sur New-York et le voici face au maître avec lequel il passe une journée super cool. Cela éclaircit un tantinet cette longue période de dépression que notre ami traverse... Pasque voilà, il vit seul dans son petit appart parisien, sans thune et sous le coup de la dépression, il a récupéré la garde du dalmatien de son voisin chelou mais il le paume, bref, rohlala... Pas la forme. Heureusement que la vision de ses films fétiches lui permet de garder son esprit en action... Si dans un premier temps, on prend un certain plaisir à voir notre écrivain discourir sur les œuvres des deux cinéastes, on décroche progressivement devant les mésaventures de notre homme en proie aux doutes : cette vie est vraiment trop dure... Heureusement notre héros va tomber amoureux (d'une copine à Isabelle Huppert, on ne se refuse rien) et la vie va tout de suite devenir beaucoup plus sympa... Si Haenel se plaît à filer tout au long de son roman la métaphore du cerf, image à laquelle il se tient fermement, on éprouve un peu plus de mal à tenir fermement ce bouquin entre nos mains. Ces petites pérégrinations personnelles n'intéressent bientôt plus que lui (il en oublie au passage le chien et le voisin et certains personnages secondaires...) et ces petites tentatives de réflexion philosophico-littéraro-cinématographique ne tardent pas à faire pschiit... Une toute petite couronne pour ce roman intra-muros écrit par un type qui se regarde un peu le nombril.   (Shang - 24/10/17)


cimino1Ah pour ma part, beaucoup plus client : pour tout dire, j'ai même beaucoup aimé ce roman assez étrange, au style ciselé, qui fait mine de partir dans tous les sens pour mieux revenir au centre de sa réflexion : trouver au milieu du chaos la note juste, ce fameux "daim blanc", image assez formidable pour qualifier la sorte d'émerveillement, de justesse qui déboule parfois (rarement) à la vision d'un film, d'une femme, d'une sensation. Le personnage est en quête de quelque chose qui le dépasse, et la métaphore sur Moby Dick, sur le colonel Kurtz, voire même sur ce fameux dalmatien qui lui échappe, semble tout à fait pertinente pour exprimer cette idée. Certes le roman emprunte maints chemins de traverse, mais c'est pour en revenir toujours à ce point central, la quête de l'inaccessible, de l'éblouissement. La grande qualité du truc, c'est que Haenel ne fait jamais dans la grandiloquence pour exprimer cette profonde notion : il reste du côté de la narration, de la fiction, du roman, et utilise même un humour "mine de rien" qui marche très bien. C'est dans la construction de son personnage qu'il arrive à rendre parfaitement la chose : paumé, solitaire, mais farouchement indépendant (les allusions au précédent roman de Haenel, Les Renards pâles, sont judicieux), sûr de son fait, les (petits) malheurs qui s'accumulent sur sa vie n'étant jamais aussi importants que la foi qui l'anime quand il regarde Apocalypse Now (il y a un peu de Shang dans ce personnage, ou je me trompe ?). Le tout, coloré, éclectique, passe du coq-à-l'âne dans un semblant de désordre qui suit en fait sacrément bien son chemin. Haenel exprime quelque chose de la puissance du roman, genre dans lequel l'imagination peut tout se permettre, rencontrer Cimino, boire des verres avec Huppert, écrire 800 pages sur Melville, et le fait dans un style érudit et populaire à la fois : la langue est travaillée en vrai amoureux, passant de pages assez savantes à un paragraphe de poésie pure pour mieux ensuite nous servir quelques phrases parfaitement concrètes. Vraiment un très beau livre, un des seuls dans la liste de ces prix de la rentrée à faire vraiment acte de littérature, à en faire même le terreau de son inspiration.   (Gols - 11/11/17)