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Tout petit western gagné part le vieillissement à tous les étages, celui du genre, celui de ses acteurs, celui de son réalisateur, et celui d'une certaine idée de l'esthétique. Dmytryk réalise des films comme on le faisait 20 ans en arrière, et la modernité vient lui donner un solide coup derrière les oreilles. Pourtant, il tente bien d'instiller dans le genre quelques motifs modernes. Le personnage principal, notamment, William Holden, est l'anti-cow-boy par excellence : engagé pour trimballer du bétail d'un bout à l'autre du pays, il se moque bien de la guerre qui fait rage et de choisir son camp, ne cherchant qu'à se remplir les poches et être aussi neutre que possible. Quand il est engagé par l'armée confédérée pour transbahuter ses 2500 vaches sur des milliers de kilomètres pour nourrir l'effort de guerre, il sent qu'il va lui falloir jouer serré pour garder son semblant de neutralité, sa vie, ses boeufs et ses doigts, que le méchant et borgne Tom Rossiter menace de lui faire sauter un par un s'il n'accepte pas sa mission. Alvarez Kelly, trompé par des Mata-Hari peu farouches, homme d'esprit plus que de main, s'apparente plus à un James Bond qu'à un John Wayne. Ses combats face à Rossiter sont d'ailleurs des combats de gentleman, verbaux, spirituels, et s'opposent à l'usage de la force utilisée par ce dernier (un Richard Widmark patibulaire). Mais malheureusement ce choix d'un western intellectuel handicape le film, qui ne propose pratiquement aucune scène d'action, et se perd dans des dialogues compliqués et inutiles. On passe beaucoup plus de temps dans les secrets d'alcôve (avec son cortège de femmes alibi, utilisées pour leur rouerie) ou dans les tractations commerciales que sur le terrain.

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Du coup, il faudra ronger son frein pendant plus d'une heure pour tomber enfin sur un vrai morceau de bravoure : une attaque impressionnante de boeufs, ceux-ci utilisés comme des projectiles contre des soldats armés jusqu'aux dents. La scène, longue, montée pas toujours adroitement, envoie enfin du bruit et de la fureur, les cascadeurs prennent de vrais risques, 90% des animaux utilisés ont été maltraités mais on s'en fout. Dmytryk parvient à continuer à faire exister ses personnages dans le chaos, c'est tout à son honneur. Le reste du temps, il faudra se contenter de ces scènes dialoguées fatigantes, avec un Widmark un peu paresseux et sa voix de canard, et Holden qui a l'air de jouer dans un autre film, mais dont émerge quand même une phrase assez fun : "Tu as déjà perdu un oeil, tu as failli perdre un poumon, quelle chose as-tu encore à perdre qui aille par deux ?"

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