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Grand moment de plaisir raffiné que ce petit film de genre fort bien réalisé, écrit et joué, et qui vous emmène sur des pistes inattendues. Ces frères Safdie étaient inconnus de mes services jusqu'à maintenant, mais si tous leurs films sont de cette hauteur-là, je crois qu'on a mis la main sur un trésor. Dès le départ, on est charmé par le style vintage totalement assumé du film : le "graphisme" du titre, très "Golan-Globus movies", puis le contexte même du film, nous plongent dans les années 70/80. Les principales références des brothers sont d'ailleurs très datées : un scénario qui s'inspire largement de After Hours, un ancrage social proche de Dog Day Afternoon, et une manière de filmer la ville à la manière de Mean Streets, on est en terrain connu, mais rarement un film aura ainsi déclaré son amour à ce cinéma-là. Le film commence d'ailleurs dans des atmosphères glauques et tragiques que n'aurait pas reniée un Lumet. Gros plan très long sur un visage, celui de Nick, simplet qui tente de répondre aux questions d'un psy. Très vite, son frère Connie vient le chercher, et l'embringue ni une ni deux dans un braquage improbable. Les gars piquent la caisse sans coups de feu, et ne doutent pas une seconde de leur réussite, jusqu'à ce que les billets explosent et que Nick soit arrêté. Commence alors une nuit insensée dans laquelle Connie va traverser littéralement un enfer, choisissant sans faillir systématiquement les mauvaises options, s'enfermant dans une spirale de bêtises qui le mèneront à sa perte.

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On met du temps à réaliser qu'on est en droit de rire devant les aventures pathétiques de ce braqueur du dimanche aux prises avec les emmerdes. Tous le début est assez tragique, et la mise en scène hargneuse des Safdie semble indiquer un ancrage dans la noirceur : les personnages sont filmés caméra à l'épaule, dans des cadres tremblants et maladroits qui attrapent leur visage en méga-gros plan, on sent l'urgence, le direct. Quitte à agacer un peu au bout de 20 minutes, cette mise en scène très "voyante" donne des indicateurs de thriller violent, ce que le film sait être aussi parfois. Mais très vite, la caméra semble se calmer, les plans s'élargir, et on se retrouve alors tout surpris devant un mélange entre polar poisseux et comédie. La somme des catastrophes qui s'abat sur Connie force le rire, surtout qu'on anticipe à chaque fois la prochaine erreur qu'il va commettre. Pourtant le personnage n'est pas un clown, et devient même assez dur quand il s'agit de sauver sa peau coûte que coûte : il abandonne les adolescentes qui l'ont aidé dans sa fuite sans aucune pitié, il est prêt à balancer n'importe qui, il exploite un jeune dealer du dimanche sans vergogne... Mais le film promène une espèce de drôlerie nonchalante, cool, un peu à la Jarmusch, qui fonctionne vraiment bien. Certaines situations sont même carrément absurdes, comme la recherche d'un magot au sein d'un train-fantôme ou l'énorme pelle que le héros roule à une gamine de 16 ans pour échapper aux flics. A ce jeu subtil entre ridicule et tragique, Robert Pattinson excelle : il est absolument parfait, parvenant à être très touchant dans les scènes les plus absurdes.

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Enfin, et c'est peut-être la plus grande qualité de la chose, les Safdie sont de grands cinéastes urbains. On pourrait penser que filmer des acteurs à 2 cm de leurs visages occulterait tout contexte ; que nenni. La ville de New-York est rendue magnifiquement, à la fois fantasmée (les très beaux travellings à angle droit depuis un drone) et très réaliste. On sent que les frangins ont arpenté ces lieux, ont connu cette fête foraine, sont rentrés dans ces cours, et le film respire véritablement les ambiances de la ville. La nuit infernale du héros est aussi un voyage à travers New-York, une sorte d'odyssée classique (unité de temps, de lieu) filée sur les atmosphères blues/jazz/rock des rues nocturnes de la ville. Voilà : très joli film classique dans la forme, mais d'un beau classicisme racé, et moderne dans le fond, par le mélange des genres : satisfaction totale et petits bonds de joie.  (Gols 20/10/17)

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Oui, me rappelant de la chronique (sur la toute fin du film) de mon camarade, c'est vrai qu'on pourrait vaguement penser à After Hours... en plus trash et violent toutefois... Quant à l'aspect humoristique, pas vraiment convaincu non plus de la justesse du rapprochement - ou alors un humour en creux, tout en causticité... Faut avouer que le gars Pattinson (étrangement expressif pour une fois, comme s'il avait bu une tisane à la coke) a le don pour faire des choix de merde et s’y complaire : incapable de réfléchir sur les cinq prochaines minutes de sa nuit, notre homme passe son temps à improviser ; forcément, il parvient parfois à cacher la misère pendant deux-trois secondes (il embrasse la chtite mineure pour qu'elle ne regarde pas la télé - qui évoque alors son braquage), mais tout a tendance à très rapidement lui retomber sur le râble... Parfois c'est drôle (il suffit que le gars crie victoire pour que tout lui pète à la gueule : le sac de billet, le kidnapping à l'hôpital de son "frère") mais cela devient un peu trop systématique pour être un tant soit peu crédible ; à force d'enchaîner entourloupette sur entourloupette (le long épisode du type de la sécurité qu'il annihile avant de décider de faire un petit tour chez le gars (Pourquoi au juste ? Juste pour prolonger le délire du hasard de l'improvisation ?)), Pattinson finit par ressembler (il se teint en plus en blond en route) en une sorte de Pierre Richard hargneux qui transforme en charpie tout ce qu'il touche... Une sorte de descente en enfer urbaine effectuée avec une sorte d'inconscience totalement assumée (comme s'il voulait se mettre, d'une certaine façon, au niveau de son frère qui est incapable de calculer quoi que ce soit). C'est sympathique (et empathique) de lui montrer qu'il est au diapason mais un peu vain et stupide à la longue... Notre héros se révèlera d'ailleurs finalement utile à son frère en disparaissant de sa vie...

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Après, esthétiquement parlant, oui, il y a une vraie nervosité dans ces cadres au plus près des personnages mâtinée d'une petite touche classieuse et moderne (à la Michael Mann ?... pas aussi réussie, en fait) avec ces plans très coulants que permettent les drones. Mais cela se fait un peu au mépris de la présence de la ville quoiqu'en dise mon cher binôme... Les frères Safdie (à l'image de ce long plan sur la fin de la gueule toute ahurie de Pattinson) semble plus s'intéresser au faciès de leur acteur qu'aux divers quartiers traversés dans le film. Comme, en plus, l'essentiel de l'action se passe la nuit avec le ballet incessant, rouge et bleu, des bagnoles de police, on a plus l'impression d'une immense ambiance de boîte (avec une boule à facettes sponsorisée par les keufs) qu'une véritable mise en valeur de New-York. Si je peux me permettre. Un film qui n'est donc pas dénué de niaque mais qui se complaît un poil dans le portrait à charge de cet anti-héros un peu couillon, personnage antipathique qui envahit l'écran au détriment de la ville et des seconds rôles qu'il phagocyte. (Shang 07/11/17)

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