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Le dernier Nabab est la preuve qu'il ne suffit pas de réunir tout ce que le grand cinéma a d'artistes compétents pour réussir un film. Le générique est pourtant impressionnant : Fitzgerald au roman d'origine, Pinter au scénar, Jarre à la musique, et De Niro, Nicholson, Curtis, Mitchum, Jeanne Moreau, Milland, Pleasence et j'en passe devant la caméra, n'en jetez plus : on a là le ghotta du bon goût, l'assurance du succès. Mais Kazan se casse les dents sur cette histoire complètement dévitalisée. Le film est complètement privé d'énergie, peut-être à cause de Pinter, qui tente le "pratiquement rien" sur un sujet qui aurait sûrement nécessité du souffle, de l'envergure. Rien de honteux, non, mais un sentiment crépusculaire qui, s'il convient bien à cette histoire de fin du cinéma hollywoodien, imprègne chaque scène et chaque image jusqu'à lui faire perdre tout éclat. Notons que c'est le dernier roman de Fitzgerald, le dernier film de Kazan, y a pas de hasard.

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Lorgnant du côté de Leone, de Coppola, de Lean, Kazan veut lui aussi faire sa fresque. Il raconte donc l'existence du dernier gros producteur hollywoodien, un de ces despotes convaincu de son bon goût, qui juge une scène en trois secondes, balance sans scrupule un réalisateur faiblard, manipule les acteurs capricieux et passe douze coups de fil en même temps. C'est notre brave De Niro qui s'y colle, comme toujours à cette époque, et là est, à notre grand étonnement, le premier souci : sans ampleur, dirigé vers une sobriété qui ressemble à une extinction, l'acteur n'a pas l'étoffe du rôle. On le prend ici en plein doute, doute qui prend la forme d'une rencontre avec (l'exsangue) Ingrid Boulting : fasciné par sa ressemblance avec une diva qu'il connût jadis, il délaisse peu à peu les affaires, obsédé par elle (alors qu'elle s'apprête à en épouser un autre). Il la traîne dans une maison qu'il est en train de se faire construire au bord de la mer, décor hautement symbolique puisque n'existent pour l'instant que quelques planches sans toit, image de sa vie incomplète et de son échec. Le film suit subtilement cette existence en proie au tourment avec l'histoire de la fin des grands studios, ceux-ci étant dirigés par des vieux croulants en fin de règne.

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On est un peu gêné par la maladresse de construction de l'ensemble : le film semble se chercher sans arrêt, se mettre en quête d'une ampleur qu'il ne trouvera jamais. La rencontre, par exemple entre De Niro et Nicholson, aurait pu être grandiose, mais Kazan la filme comme un moment de non-dits et de double-sens qui convint peu aux deux acteurs. De même, on a du mal à comprendre pourquoi il engage un immense acteur comme Ray Milland pour dire deux phrases. C'est comme si le film était constitué de toutes les scènes coupées au montage, et aurait oublié de montrer le coeur du sujet. Ce n'est que par la bande qu'on imagine la mort des studios, jamais complètement filmée par Kazan, et Pinter semble prendre trop de pincettes psychologiques pour rendre justice à la trame. Très inégal, le film alterne les scènes attachantes (notamment le dernier plan, un des plus magnifiques de Kazan) et les séquences inutiles ou redondantes, hésitant entre un humour grinçant (les scènes avec Tony Curtis) et de la romance un peu chiante, prisonnier d'un style déprimé qui manque de mordant. On ne voit pas les rapports que le "nabab" entretient avec le cinéma, si ce n'est dans des réunions platement filmées. Bref, le ratage est total, et on a mal pour Kazan.