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Visiblement ce film a frôlé la Palme d'or, et comme personnellement j'aime beaucoup Robin Campillo, me voilà aux premières lignes pour vous donner un avis ferme et définitif. 120 Battements par minute est absolument irréprochable : Campillo y revient sur les grandes heures d'Act-Up, asso dont il fut un des membres influents, et notamment sur cette période des années 80-90 ou le Sida assassinait à tour de bras la jeunesse mondiale, sans qu'aucun palliatif ne soit trouvé, alors que les labos pharmaceutiques jouaient les salopards en attendant le bon moment pour sortir leurs produits miracle, alors que l'Etat abandonnait purement et simplement les malades à leur sort (sûrement parce que ceux-ci étaient majoritairement issus de la communauté homo, et que telle n'était pas la priorité de nos puissants). Le film montre longuement les réunions houleuses, parfois potaches, de l'asso, les interventions musclées et sanglantes, les mille petites entourloupes pour déjouer un barrage de flics, l'activisme frontal, le miracle qui fit travailler ensemble des êtres si différents dans leurs opinions ; et surtout il montre des individus face à la mort, en isolant du groupe plusieurs personnages, homo démonstratif, petit mec discret, activiste très renseigné, jeune homme suiveur, nana débordée par sa colère, etc.

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C'est donc une sorte de documentaire qu'on regarde d'abord : le portrait d'un groupe qui s'est dressé contre la mort, tout simplement, de façon un peu dérisoire mais avec un sens collectif de la lutte, ce qui fait du bien dans nos temps d'individualisme forcené. De ce côté-là, le film est très satisfaisant. Qu'il s'agisse de filmer dans l'énergie les gusses débarquant dans un labo pour l'innonder de capotes pleines de sang, ou de montrer la parole qui s'échange dans des AG bordéliques mais passionnantes, Campillo choisit la bonne distance : à l'intérieur, immergé dans le rythme incroyable d'Act-Up. Il en saisit toutes les nuances, depuis les grandes rigolades jusqu'aux excès, depuis les grands moments de sérieux jusqu'aux tragédies intimes, pointant les luttes de pouvoir et les petitesses autant que les grandeurs et le romantisme. La parole est le sujet principal de la chose, un peu comme dans Entre les Murs, autre beau film sur le Verbe : comment elle passe d'un être à un autre, comment elle se contredit, comment elle cache, comment elle clashe. Mais la grande qualité du film est de la mettre en corollaire avec son "opposé" : les corps, autre grand sujet de 120 Battements par minute. En opérant un très beau mouvement d'ensemble, qui va du collectif à l'individuel, Campillo réussit un subtil glissement. Tout le dernier tiers se focalise sur un seul être en train de mourir, et on voit vraiment l'évolution du corps, l'intimité du gars avec la mort. On oublie alors que la théorie d'Act-Up servait avant tout à ça, à empêcher les corps de s'éteindre, et que toutes ces paroles ne servaient qu'à lutter contre une douleur. On ressort révolté de la chose, justement parce qu'il a réussi subtilement à nous intéresser à un cas, à sortir de la théorie pour entrer dans le vif de son sujet.

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Sujet bien traité, donc, exhaustivement... et c'est bien un peu là qu'est le principal défaut du film. C'est un peu laborieux, le gars, tourmenté sans aucun doute par son sujet, veut tout mettre dans son film, raconter vraiment ce que c'était, ce qu'il a vécu. C'est du coup un peu long, ça se perd dans des détails inutiles (trois réunions avec les salauds du labo pharmaceutique, alors qu'on avait tout compris dès la première, deux Gay-pride alors qu'une seule suffisait), ça veut tellement tout nuancer que ça piétine souvent : on sait, par exemple, que le Sida ne touchait pas que les homos, mais aussi les hétéros, les hémophiles, etc. Mais Campillo veut le montrer, veut accorder à chacun sa scène, et allonge ainsi son film déraisonnablement. Voilà qui dessert le propos, et notamment la très belle énergie qui se dégage du film. Trop attaché à "une certaine tradition du cinéma français contemporain", il insère par ailleurs des scènes de danse très surfaites au milieu de son film, éternels plans sur des corps en mouvement, éternels disques fashion (au passage, on remarque que Jimmy Sommerville avait une putain de voix). Enfin les scènes de sexe, par ailleurs très bien filmées, ont du mal à s'attaquer concrètement au sujet : un peu frileuses, occultant soigneusement tout plan qui pourrait choquer mémé, elles desservent elles aussi le propos frontal du film. A trop chercher le grand public, Campillo rate quelques scènes importantes. C'est bien dommage, parce que voilà un film ultra-sincère et passionnant sur un sujet trop rare. Un peu partagé, mais toujours passionné par Campillo.  (Gols 14/09/17)

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Un film très honnête sur le fond, comme le dit très bien mon camarade, qui fait la part belle aux acteurs (et aux nouveaux visages), mais qui manque sans doute un peu d'ambition en se focalisant surtout sur les AG et en peinant à s'ouvrir sur la société de l'époque (le manque de moyen pouvant être responsable de la chose, certes). On est dans une sorte de rythme à trois temps où s'enchaînent réflexion et discussion sur les bancs (l'aspect militant théorique), l'action (eh paf la poche de sang dans ta gueule : l'aspect militant pratique) et la troisième mi-temps avec l'aspect « fais vivre ton corps en musique » (en boîte de nuit ou lors des premières gay pride relativement timides). On sent la totale sincérité de Campillo sur le sujet, un Campillo qui s'attache à nous montrer les acteurs principaux de l'époque en s'attachant à une douzaine de personnages très bien campés. C'est sans doute-là que se situe la première petite faiblesse : si la caméra reste centrée sur les personnages, sur leur parole, leur visage, celle-ci ne prend rarement le temps de prendre du recul pour nous montrer ce "groupe" d'activistes au sein de la société de son temps. On en arriverait parfois à croire que ce petit groupe ne fait aucunement partie de la société d'alors, qu'il n'existait quasiment rien autour (si ce n'est ces enfoirés de laboratoires et de flics) ; même sentiment lors des Gay pride qui ont des allures de simple marche syndicale en province - avec là encore jamais un plan d'ensemble. Mais les scènes les plus ratées sont indéniablement ces scènes de danse en boîte dans cette sorte de no man's land - peu de rythme, une musique molle, Campillo n'est pas Bonnello pour faite péter l'ambiance... Du coup, si on a l'impression d'être parfois totalement dans le "vif" du sujet, on a aussi un peu de mal à resituer ce groupuscule dans son temps, dans ses interactions avec la société civile (une timide scène dans une école un peu trop vite conclue - il y a les profs outrés et fermés et les profs cools et ouverts : peu de nuances finalement dans le traitement de la réception des actions d'act up).

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Ces petites réserves étant faites (autant d’éléments qui enlèvent un peu de souffle à l'ensemble), revenons sur l'aspect "documentaire" : oui, Campillo sait de quoi il parle et tous les acteurs d'act up, toute la petite tribu investie qu'il reconstitue, a une indéniable crédibilité. Les complicités qui se créent comme les tensions sont narrées avec un soin évident et cela amène une vraie densité aux différents personnages. Dans la dernière partie du film on glisse dans le côté brutale de la maladie (autant dire la mort) et Campillo sait là encore trouver la bonne distance, les bons mots, pour ne pas tomber dans le sordide, dans le pathos pur et dur ; c'est tout à son honneur d'autant que plusieurs séquence était relativement casse-gueule - c'est tout le côté "sensible et pesé" du cinéma français face aux gros sabots de nos voisins outre-atlantiques. On apprécie cette sobriété à conter le côté terriblement sombre et dramatique de cette époque où les personnes atteintes tombaient comme des mouches impuissantes - Mitterrand  se disait chébran mais n’était pas super act up : c'est un fait malheureusement évident que les nostalgiques de l'époque (s'il y en a encore dans la salle) doivent regarder en face... On sent donc les petits battements de coeur des acteurs de cette ère sexuellement si sombre mais sans que notre coeur de spectateur ne s'emballe jamais totalement devant un récit (autre aspect souligné par Gols) parfois un peu trop sage et tempéré (une scène de cul très pudique pour ne pas dire édulcorée). Un film solide comme un préservatif dans sa foi et sa sincérité mais qui laisse un petit goût amer (rah c'est les fêtes) en restant un peu trop sagement auto-centré sur ces militants.  (Shang 21/12/17)

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