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Un thriller avec des vaches, il fallait y penser. Charuel réussit haut la main son premier film, entre tradition rurale française et style américain classique : son Petit Paysan vous attrape l'oeil et le cerveau avec brio, et on découvre un cinéaste aussi à l'aise avec la construction du scénario qu'avec les acteurs, la mise en scène ou la gestion de l'émotion. Dès la première séquence, un rêve qui nous fait découvrir Pierre, jeune éleveur passionné, se promener dans sa maison littéralement envahie par les vaches, le style du film est là : envisager les vaches comme une présence à la fois rassurante et hostile, source de problèmes aussi bien que passion unique et obsessionnelle du héros. L'écran, du début à la fin du film, est occupé par ces masses imposantes, par ces placides présences inquiétantes et tranquilles à la fois. La tension va en effet monter d'un cran lorsque l'une des vaches va tomber malade : elle a ce virus dont tout le monde parle. Dès lors, Pierre se trouve face à un dilemme : faut-il déclarer cette maladie et voir ainsi tout le cheptel décimé sans autre forme de procès ? Ou faut-il la cacher, se mettre hors-la-loi, rivaliser d'ingéniosité, pour continuer à exercer le seul métier qu"il sait faire ? Il choisira la deuxième option, ouvrant la porte à un bizarre suspense, plein de rebondissements et de tension.

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Littéralement rivé façon Dardenne à son génial acteur Swann Arlaud, aux moindres mimiques et aux moindres détails qui montrent les états changeants de ses pensées, Charuel va mener tambour battant son film noir jusqu'à des limites insoupçonnées. Difficile d'imaginer qu'on puisse faire du Hitchcock avec des vaches. C'est pourtant ce qu'il réussit dans une séquence géniale, où le résultat d'une partie de bowling avec des copains devient un enjeu vital, où le degré d'alcoolémie des gusses se transforme en élément de suspense. On pense à la partie de tennis de Strangers on a train : les gestes quotidiens, à priori les plus banals, deviennent chargés, capitaux. Pierre avance à l'arrache, uniquement guidé par son obsession de cacher la vérité : formidable séquence aussi où il parvient à persuader son vieux voisin atteint d'Elzheimer qu'il a vu autre chose que ce qu'il a vu, séquence filmée dans un champ/contre-champ tendu comme un slip. Certes, le film veut décrire un certain état du monde paysan d'aujourd'hui, perdu entre tradition et nouvelles technologies, où le moindre souci devient un enjeu capital, où la liberté de surface se trouve en fait asservie par des politiques européennes injustes. Certes, il est aussi un documentaire brillant sur ce métier : l'essentiel du film est consacré aux gestes du paysan, accoucher un veau, traire une vache, manier le tracteur. Et on voit également les difficultés sociales du taff : la misère amoureuse, le rapport avec les parents, la solidarité fluctuante entre voisins. Mais c'est avant tout un grand film de suspense, avec tout ce que ça comporte : se débarrasser d'un cadavre, mentir à la police, voler son voisin, ... Malgré quelques hésitations sur la fin (la rencontre avec Bouli Lanners est en trop), Petit Paysan réussit le pari audacieux d'infiltrer du genre dans la naturalisme traditionnel français. On n'imagine pas ce que Charuel peut faire après ça, tant le sujet semble lui être personnel, tant on a l'impression qu'il ne saura pas parler d'autre chose. Mais qu'il nous ait donné ce premier film très tenu nous satisfait déjà amplement.

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