9782021373806,0-4314794Avant d'ouvrir la légendaire librairie "Le Haut Quartier" à Pézenas, Edmond Charlot eut un passé. Et non des moindres. C'est ce qu'a entrepris de nous conter la jeune Kaouther Adimi avec ce roman lumineux qui revient sur la jeunesse algéroise de Charlot, et surtout sur la création de la librairie "Les vraies Richesses" et de sa maison d'édition. Le roman, très agréable, se distribue sur trois époques, et même trois styles si on peut dire. D'abord le journal de bord de Charlot : on y découvre avec bonheur l'indéfectible croyance en son travail, aux vertus de la littérature et de l'amitié, prônée modestement par le grand homme. Malgré l'adversité, malgré parfois le manque de papier et de fric, malgré les "événements" de l'Histoire algérienne, malgré les coups du sort et les petites entourloupes faites à la censure, le gars a réussi une incroyable entreprise : éditer de jeunes auteurs qui ont nom Camus, Vercors, Roy, Bosco, Amrouche, Saint-Exupéry, Roblès. Son atout : la pugnacité, et cette façon douce mais sûre de lui de soutenir les amis autant que les écrivains. Quand il tombe sur un bon manuscrit, c'est plus fort que lui, il doit l'éditer et le faire connaître. On suit donc les courtes notes de ce journal qui traverse les années 30 à 60, épaté par la foi du type, par sa résistance tranquille, et on admire cette vie consacrée à la littérature et à sa transmission. Adimi invente avec brio une langue simple et directe pour parler de cet homme discret, avec peut-être un poil d'angélisme, mais avec une tendresse nostalgique qui touche.

Deuxième "voix" : celle de Ryad, vingt ans, quasiment analphabète, qui en 2017 est chargé de vider la librairie de Charlot à Alger pour la transformer en boutique de beignets. Adimi évite le piège qu'on attend (le gars qui découvre la littérature au contact des livres de Charlot) et tape où on ne l'attend pas : dans le portrait de la communauté algéroise contemporaine, prise entre tradition et modernité, dans le joli dessin de cet adolescent d'aujourd'hui que les voisins regardent d'abord avec suspicion (marrant détail que celui de ces gens qui refusent de lui vendre de la peinture pour repeindre les murs) puis avec bonhomie, véritable communauté qui s'est formée autour du projet de Charlot malgré l'illetrisme ambiant. L'auteure évite tout exotisme facile, ancre la ville dans le monde d'aujourd'hui, mais n'occulte pourtant pas la patine historique de son contexte, et aussi la lumière, les expressions, les petites superstitions locales. Une belle image d'une ville, et d'un pays, là aussi écrite avec douceur et respect.

Troisième "voix" enfin : celle, chorale, de l'histoire moderne de l'Algérie. Adimi retraverse un siècle de guerre et de (dé)colonisation, s'arrêtant sur les grands tournants : Sétif (un massacre) et surtout l'année 1961, où la police française a jeté à la Seine des centaines d'Algériens en révolte. Chapitre prenant, qui manie tout à coup une langue violente, saccadée. La dame prend ici très habilement la parole de tout un peuple, utilisant le "nous" pour s'inclure elle-même dans l'histoire du pays. Étonnant d'ailleurs de voir une jeune auteure s'intéresser ainsi à un vieux personnage d'antan, manière pleine d'espoir de constater que le goût de la littérature se transmet et résiste, malgré le temps qui passe, malgré les matraques, malgré les boutiques de beignets. Un beau livre simple et lumineux, à acheter en priorité au "Haut Quartier" pour perpétuer la mémoire du grand Edmond Charlot.  (Gols 02/09/17)


ob_86fb5e_kkBelle découverte en effet que je dois à mon camarade ci-dessus (camarade que je soupçonne d'avoir quelques accointances avec ce haut lieu culturel et touristique qu'est la librairie du Haut Quartier à Pezenas, là, vous savez, pas loin de la porte de l'église où il y a toujours un type qui chante mal). Oui, l'auteure, que l'on sent précieusement renseignée, "recrée" avec un certain brio le journal de Charlot qui se lit avec un vrai plaisir. On y a apprend le nom de tous les auteurs du XXème siècle (et pas des moindres) que notre homme a lancé mais également les petites trahisons des uns et des autres à mesure que les dettes s'accumulèrent (sans que notre homme, royalement au-dessus de la mêlée, semble jamais éprouver de rancune : il a mis toute sa passion et sa foi à faire connaître des textes, voilà l'essentiel, tout le reste n'est finalement que petite littérature...). Adimi met en scène la disparition de cette librairie d'Alger de façon en effet assez fine : par le biais de ce Ryad venu pour faire table rase de la librairie, on fait la connaissance des divers personnages de ce quartier : tout un réseau de solidarité se met en place pour empêcher la fermeture de ce lieu mais également pour venir "soutenir" le nouveau venu - comme si, en quelque sorte, l'esprit humaniste et empathique de l'Edmond continuait de planer sur le quartier. Enfin, l'histoire des "événements" d'Algérie est évoqué certes succinctement mais avec une réelle efficacité (après L'Art de Perdre, je deviens un vrai spécialiste de la question en cette rentrée littéraire...) : on apprend ainsi que le pauvre Charlot fut victime de l'OAS (lors d'attentat d'une crétinerie fidèle à leur légende) mais que cela ne l'empêcha jamais de vouloir faire partager sa passion de ce côté ou de l'autre de la Méditerranée. Fier héritage que celui qu'il a légué, une flamme qui continue de brûler nuit et jour (enfin surtout jour) dans ce "haut quartier" piscénois de la culture (c'est bientôt Noël, n'hésitez pas à réserver l'intégrale de Balzac en Pléïade - ou pour les moins nantis, le volume sur Philip Roth... Les librairies, étant, soyons sérieux deux secondes, comme les pangolins, une espèce en voie de disparition. De rien). Kaouther, on vous aime, voilà, c'est tout. (Shang 02/12/17)