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Robert Duvall se la joue en mode mineur avec ce curieux film noir mâtiné de suavité latine, et c'est tant mieux. On lui en aurait voulu de sortir les grandes orgues pour traiter de ce sujet fragile et délicat. Ici, son sens du jeu d'acteur et sa modestie font mouche, et mettent le film au rang des réussites sans affect d'un Eastwood des grands moments (on pense souvent à Bird, notamment). Le film repose entièrement sur son personnage principal : John Adams est un tueur à gages sans scrupule, mercenaire sans morale mais hyper-professionnel, envoyé pour une mission à Buenos Aires. Il doit abattre un sombre général. Il quitte donc femme et enfant, et se rend dans cette ville envoûtante. Il y découvre alors la beauté du tango, et sous la férule d'une jeune danseuse fatale, va peu à peu percer le mystère de cette danse, tout en attendant le moment de balancer la balle fatale dans la bedaine du général. Un tel scénario pourrait être ridicule, mais le talent immense de Duvall pour rendre attachant et crédible son personnage fait le travail : on regarde la chose avec intérêt sinon avec passion, accroché à la moindre expression du gars, au moindre de ses tics, à la moindre de ses répliques.

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Duvall excelle à filmer les petits quartiers de Buenos Aires, ces arrière-salles de café où l'on danse le tango, ces petites chambres d'hôtel, le quotidien tout simple de la ville. En son sein, il regarde avec une passion communicative le tango, et le film comporte de nombreuses et longues séquences de danse parfaite. Peu à peu le charme opère, et on est tout aussi fasciné que le bougre devant la sensualité de cette danse, qu'il filme sans cliché folklorique, sans regard occidental. Le tango est bel et bien le sujet principal du film, et la partie "suspense" s'effiloche petit à petit pour ne devenir qu'un prétexte au voyage (intérieur et extérieur) du personnage. La partie "intime" prend peu à peu la place centrale, et quand le meurtre arrive effectivement, c'est presque une surprise de voir le côté brutal et sans esbroufe de la chose ; on l'avait presque oublié. Malgré tout ça, malgré la très jolie photo en clair-obscur, malgré la musique suavissime, malgré les seconds rôles très agréables (notamment la bande de bras-cassés amateurs qui fomentent le meurtre), c'est Duvall l'attraction principale du film : avec sa gueule de Christophe vieillissant, avec ses costumes très class et légèrement ringards, avec sa façon de se parfumer façon matador, il est parfait. Ses rôles de mafieux semblent lui avoir servi pour incarner ce tueur fort en gueule mais sentimental, à bout de souffle mais supérieurement professionnel, un peu crâneur mais très modeste par rapport au tango. On ne cesse de le trouver beau et ridicule à la fois, pathétique et légendaire. Il se sert sur un plateau un très bel écrin classique avec ce film d'acteurs, peut-être un peu petit pour devenir le chef-d'oeuvre du genre, mais d'une très belle sensibilité.