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Un film qui fit scandale en son temps, soutenu par Malraux ou Sartre, hué par les autres, et qui aujourd'hui a gardé sa force bizarroïde intacte. Difficile de rester indifférent devant ce cinéma hyper-formaliste, hystérique et baroque, sans racine et libertaire comme c'est pas permis. Renseignement pris, Papatakis est un cinéaste rare, auteur de 6 films en trente ans, qui a toujours pratiqué l'insolence et l'anticonformisme, et voilà un film râpeux, inconfortable, qui marque indubitablement des points. Le sujet en lui-même est déjà provocateur : Papatakis retrace l'affaire des soeurs Papin, déjà traitée avec l'impolitesse qu'il se doit par Genet en son temps. Deux soeurs, donc, sont employées dans un chais qui part complètement en miettes. Dans ces pièces délabrées, sales, inondées de vin ou jonchées de bris de vaisselle, elles vont peu à peu fomenter une révolte contre les maîtres de maison, anciens bourgeois déchus qui ne les payent plus depuis trois ans. Révolte d'abord verbale, mais qui passe peu à peu à la violence physique : gifles sonores, bagarres dantesques à grands coups de vaisselle, et enfin meurtre pur et simple. "Qui est coupable ici ?", demande le glacial carton final ; et effectivement tout le monde est renvoyé dos à dos là-dedans, dans un film qui n'épargne personne, ni les domestiques complètement chtarbées, obnubilées par la lutte des classes, ni la fin de race des maîtres, engoncés dans le vieil ordre moral et en même temps remplis de condescendance envers les soeurettes. On sent bien la charge politique intense qui sous-tend ce scénario, et Papatakis ne se gène pas pour afficher haut et fort ses convictions : le vieux monde s'écroule, pathétique et ridicule, et une génération de jeunes asservis est prête à mettre le feu aux poudres.  Tremblez, bourgeois.

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Si le fond est frontalement antisocial, la forme du film finit de nous convaincre de l'insolence de Papatakis. Le gars dirige ses acteurs vers un jeu non réaliste, baroque, hystérique, qui pulvérise toute tentation au réalisme et plonge la chose dans une théâtralité très 60's. Il y a quelque chose des expérimentations d'acteurs américaines ou allemandes dans ces répliques traitées comme des slogans, dans cette façon de densifier et de mettre à distance chaque phrase, comme dans la tragédie grecque. Toutes les répliques sont anti-naturelles, et les actrices, dirigées visiblement au millimètre, surprennent sans cesse par les porte-à-faux qu'elles font subir au texte. Il en ressort un style malaisé, parfois too much, mais qui porte souvent ses fruits : entre la clownerie et la tragédie, les acteurs explosent à tous les coins de l'écran, on peut balancer une énorme baffe pour ensuite rigoler comme des bossus, on peut hurler de douleur pour ensuite se balancer le vaisselier à la gueule. Les deux actrices (Francine et Colette Bergé) sont en surchauffe dans ce style-là : voix, corps, postures, tout est dessiné à la perfection pour nous surprendre, mettre sans cesse en défaut nos attentes. Et les autres acteurs sont au diapason, entre le père qui veut toujours calmer le jeu et la mère furax, en passant par la fille martyr. Pour filmer tout ça, Papatakis utilise une caméra très mobile, multipliant les cadres proches de l'expressionnisme : ombres menaçantes, contre-plongées vertigineuses, profondeur de champ dignes d'un Welles, cadres en biais, c'est un festival de formes les plus marquées possibles. Certes, le film est fatigant et éprouvant, une heure et demie de ce traitement laisse des traces. On peut détester ce genre de film furieux et saturé ; on peut aussi approuver la force qui s'en dégage et l'absence radicale de concessions. Un machin unique, aucun doute.

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