9782228918589,0-4318691Un conseil : abordez ce livre sans a priori, avec l'innocence de l'agneau qui vient de naître au monde. Parce que si vous entrez là-dedans avec tout votre bagage psy de base, vous risquez de grincer grave des dents dès le deuxième paragraphe, et de ne pas laisser au truc le temps de vous prouver son bien-fondé. L'auteur, anonyme (et c'est peut-être la seule faille de son truc), raconte 17 années de viol par son père, depuis ses 4 ans jusqu'à ses 21 ans. Elle le raconte frontalement, sans pincettes, ne nous épargnant rien non seulement des actes et des paroles du père, mais aussi de son impossible rétablissement amoureux et physique par la suite, dressant le portrait d'une âme et d'un corps littéralement sacrifiés, gâchés, anéantis par les actes d'un seul homme. Le livre est le témoin in situ d'une femme totalement anéantie. Le lire, c'est se confronter aux ravages irréparables du viol ; en témoigne l'écriture morcelée, sans affect, froide comme un film d'Haneke, déréalisée, factuelle, plaquée là comme une succession de faits privés d'émotion. La description clinique des gestes et des paroles fait froid dans le dos, tant elle est faite avec une apparence d'indifférence totale. Saluons quand même au passage le style : ce n'est pas seulement le sujet qui épate là-dedans, c'est la très belle construction d'ensemble, qui fait se rencontrer les temporalités, mélange les anecdotes, et témoigne là aussi du chaos total qu'est devenue la vie de cette femme. Le présent des actes du père et l'après de la vie de l'auteur se confondent, et le livre est parfaitement maîtrisé de ce côté-là. De même, on ne peut que reconnaître que cette apparence très froide de la description des faits et la mise à plat des comportements psys de la narratrice va très bien avec le sujet. Le livre, en un mot, est bien écrit, ce qui n'est pas dommage.

Mais si ce n'était qu'un livre sur l'inceste, il ne serait malheureusement qu'un livre de plus. Celui-ci a une particularité, qui fera hurler au scandale les féministes les plus hystériques, les journaleux à l'affût d'un scoop, et les lecteurs frileux, celui qui va freiner la vente de ce livre de façon irrémédiable : il aborde le tabou ultime, celui qui n'est jamais abordé (sauf, me signale une bonne âme, dans Tigre Tigre de Margaux Fragoso, dont acte), celui du plaisir du viol. Car la jeune fille a fini par trouver du plaisir là-dedans, voire à jouir et à rechercher les moments de sexe avec le père. Là, ça fait mal, car ce sentiment gênant est décrit avec la même froideur que l'acte lui-même, et ne s'accompage d'aucune explication psy à la gomme, d'aucune mise à distance. On se rend compte peu à peu que le père a non seulement pris possession du corps de son enfant, mais aussi, dans une sorte de variation autour du syndrôme de Stockholm, de son âme, de ses sentiments, de son existence toute entière. On est donc là face à un objet absolument scandaleux, qu'on n'a pas envie de lire, mais qui est justement utile pour ça : il témoigne d'une vérité, difficile à entendre mais prégnante. Dommage que l'auteur n'ait pas assumé son identité, ça aurait donné à son livre une authenticité et une insolence supplémentaires. N'empêche que, tel quel, on termine le truc un rictus nerveux aux lèvres, choqué et dégoûté, mais aussi très touché par cette expérience monstrueuse, et bouleversé par la véracité de ce témoignage certainement ardu à balancer.