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Étrange film qui ne se laisse pas forcément attraper facilement. Ce n'est que plusieurs jours après que j'ai finalement fini par reconnaître que Nolan a réussi un bel objet formel, à défaut d'un film profond. En tout cas il a trafiqué un petit truc assez abstrait, assez étrange, qui joue avec des impressions visuelles qui marquent bien la rétine. Qui l'eût cru ? C'est avec un film de guerre assez basique qu'il réussit sûrement son film le plus épuré et le plus beau, comme quoi le talent peut s'épanouir dans le plus balisé des genres.

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Le gars a voulu à tout prix respecter la réalité historique et on s'en fout un peu. Ce qui compte, c'est qu'il a trouvé dans cette immense plage déserte le décor idéal pour son esthétique. On se croirait plongé dans un jeu vidéo, avec ce territoire infini, troué ça et là de milliers de figurants représentant à chaque fois une mission à remplir. C'est d'ailleurs la profusion de lieux vides qui est ici exploitée au maximum : la plage, la mer, le ciel, trois lieux qui se confondent souvent, et au milieu de tout cet espace vide, des petits personnages qui ont tous leur mission à remplir le temps de quelques scènes. La grande idée de la chose, et qui ne donne absolument rien, c'est de faire des ces trois espaces des temporalités différentes ; ce qui se passe à terre dure une semaine, sur mer un jour et dans le ciel une heure. Nolan propose alors un montage qu'il voudrait virtuose qui mêlerait ces trois temporalités, et qui culminerait avec l'instant T où ces trois temps se retrouvent : le dénouement de cette histoire. Mais le truc n'est jamais exploité réellement, on s'en cogne de savoir combien de temps dure chaque action, tant le film déréalise complètement son contexte pour devenir un pur concept ; on a même souvent l'impression de traverser un rêve (on reconnaît bien le réalisateur d'Inception), à commencer par l'impressionnante scène inaugurale, qu'on peut lire comme le passage d'un soldat dans la mort (le mur qu'on franchit, le contraste entre la réalité des combats et cet espace abstrait de la plage, les queues de soldats qui attendent d'être embarqués sur le Styx...) On traverse le film un peu hébété, non seulement par le fracas (c'est très très bruyant), mais aussi par cette atmosphère à cheval sur une grande authenticité et un onirisme fantastique.

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Tout ce qui manque au film, les personnages, le scénario, l'émotion, est compensé par cette composition originale, par cette mise en scène de scientifique, très froide, très pensée. Nolan a appelé quelques stars, mais elles ne servent que de chair à canon, et jamais on ne vibre pour quelqu'une d'entre elles. Même quand il veut exalter le patriotisme, le courage, l'abnégation, la solidarité, il se vautre : il est trop cérébral pour s'intéresser à ces petits paquets de chair pathétiques. Le film est curieusement dépourvu de tension, de peur, et ce n'est pas seulement à mettre sur le compte de l'incapacité de Nolan à filmer une scène d'action (les batailles d'avion, entre autres, sont strictement illisibles). Sa vision du monde, assez nihiliste, est bien plus intéressante que ce qu'il raconte, une sorte de sas irréaliste dans lequel les hommes s'agitent, se font exploser, se sauvent, se tuent, mais qui n'ouvre que sur la néant. Les Allemands n'apparaissent pas à l'écran, n'interviennent que sous la forme de bombes, de coups de feu ou de torpilles ; c'est dire que le film de guerre n'intéresse pas le gars, malgré toutes ses recherches et tout son attrait pour la véridicité de ce qu'il montre. Dunkerque est métaphysique et expérimental, et marque des points dans son aspect "installation". Ajoutons que la musique pompière de Hans Zimmer est elle aussi bien passionnante, on a l'impression d'une seule note qui gonfle au fur et à mesure du film, se charge d'autres instruments, d'autres notes, pour culminer avec l'explosion de la fin. Un film intéressant.

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