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J'ai voulu vérifier que mon peu de goût pour ce film à sa sortie se confirmait bien 17 années plus tard ; c'est fait. Dominik Moll, c'est vrai, a au moins eu le mérite de relancer, aux temps où la mode n'y était pas du tout, le genre du thriller en France. On lui en sait gré. A sa suite, des tas de gens se sont engouffrés dans la brèche, et notamment Gilles Marchand, auteur du scénario. Cette partie historique terminée (admirez la construction de ce texte), passons maintenant à la partie critique. Les deux bougres se donnent du mal pour rendre leur scénario profond et intelligent : un type (Laurent Lucas), écrivain raté, a renoncé avec les années à ses ambitions, s'est rangé dans son petit confort bourgeois, a épousé Mathilde Seigner (là est la partie la plus effrayante, finalement) et vit sa vie médiocre entre des parents envahissants, des gamines bruyantes et des dettes incessantes. Il va alors rencontrer par hasard celui qui va cristalliser sa lose-attitude, Harry (Sergi Lopez), ancien camarade de lycée, qui se trouve être à peu près tout ce que Michel n'est pas : riche, sexué, sûr de lui. Et surtout admiratif des écrits de jeunesse de Michel, et bien décidé à le relancer sur cette voie. Très vite, l'ancien camarade devient dangereux... On n'est pas dupe : Harry n'existe sûrement pas, et n'est que la projection fantasmée de Michel sur ses ambitions perdues, le vecteur qui va faire que ses inspirations littéraires vont enfin se libérer, celui qui projette tous les fantasmes (de sexe, de liberté, de richesse) auxquels il a renoncé. Tout en restant un thriller, le film est gentiment symbolique, multipliant les scènes de plus en plus angoissantes pour mieux servir son discours : un homme réapprend la liberté.

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C'est bien joli, mais Moll, obnubilé par son scénar, oublie qu'il est censé réaliser un film, et en plus qu'il doit être flippant. Sur-explicatif, annihilant toute ambiguité par des scènes lourdaudes en diable, le film annonce la couleur dès le départ : Harry est un monstre froid, et Michel un mouton. Moll dirige ses acteurs au plus court : Lopez, suave et vénéneux, ne laisse absolument aucune place au trouble ; sa femme (Sophie Guillemin) est une conne sexy parfaitement invraisemblable ; l'entourage de Michel, insupportable, entre sa femme hyper-normative, ses parents énervants et ses enfants (affreuses petites actrices) stressants, sont de la chair à canon facile ; et Lucas, en brave benêt hébété, passe à côté du seul rôle un peu intéressant du film. Ce gros défaut de direction d'acteurs rend tout le film hyper-lisible et jamais effrayant, surtout que Moll use et abuse de lumière par en-dessous et de musique pseudo-hermannienne beaucoup trop explicatives. On regarde Harry prendre tranquillement le pouvoir sur tous ces gens en se disant que ceux-ci sont bien aveugles, ou bien veules, pour se faire avoir aussi facilement. Quant aux scènes-clé (le meurtre des parents, la fin), elles sont gâchées par une mise en scène appuyée. Le gars a voulu plaquer du réalisme social sur un film fantastique, c'est faire entrer un carré dans un rond. Il avait de la place pour fabriquer un film fantastique pur, fantasmé, onirique, ou pour un polar ambigu (par exemple, en cachant les meurtres, en laissant toujours un doute sur les actes de Harry) : il a choisi de ne pas choisir et nous donne un truc qui nous empêche de penser, fermé par tous les bouts.

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