9782330078386,0-4146810Un premier roman tout en atmosphères et en suggestions, autrement dit agréablement hanté et mystérieux, voilà ce que propose la petite Abby Geni. Et si on ne hurle pas totalement au génie, on constate quand même que l'auteur n'est pas la dernière des manchottes pour utiliser les bons mots et rendre très crédible la présence brumeuse de cette île prise entre paradis et cauchemar. Paradis, puisque ce vague rocher coupé de tout s'avère le lieu d'exil volontaire idéal pour la narratrice, artiste photographe qui va trouver dans ce paysage extraordinaire de quoi étancher sa soif d'étrange. Envahi par les souris, les requins, les phoques, les oiseaux, les baleines, ce lieu est encore totalement livré à la sauvagerie, aux animaux, et le groupe de scientifiques qui s'y est installé a été peu à peu phagocyté par cette ambiance : devenus bêtes à leur tour, ils vivent une vie austère et secrète dans la stricte observation des animaux, refusant d'intervenir face à leur barbarie, réduisant leurs rapports humains aux stricts minimum. Enfer, puisque Miranda va subir sur cette île un viol et assister à une srie de morts violentes mystérieuses. Peu à peu l'île enferme de plus en plus le personnage dans ses ambiances délétères, et ce n'est pas la présence d'un fantôme errant qui viendra rompre le charme puissant et dangereux de ce lien entre la femme et le lieu. Tout le talent de Geni est là : définir par les mots une abstraction, l'attirance que cet endroit a sur Miranda. Elle le fait par une très belle description des animaux, notamment, par une subtile succession de grande beauté naturelle avec des dangers sous-jacents, et aussi par une symbolique puissante : l'île enferme en son ventre Miranda, comme elle enferme en le sien un foetus. Les personnages secondaires sont eux aussi très attachants, tellement "déshumanisés" qu'ils en deviennent fantastiques, fantomatiques. Ils sont là de tout temps, et semblent même être des émanations du lieu, pouvant éventuellement faire penser que toute cette histoire est mentale, une prolongation de l'esprit hanté de Miranda.

Mais le roman garde pourtant les deux pieds bien ancrés dans le sol instable des îles Farallon : magnifiquement écrit quand il s'agit de décrire le saut d'une baleine, l'attaque d'un oiseau ou l'abandon d'un bébé phoque, il déploie des atmosphères tout à fait gothiques du meilleur effet : il y a des spectres, des maisons abandonnées dont les fenêtres s'allument au milieu de la nuit, des cadavres déchiquetés retrouvés au petit jour, du vent, de la pluie, des secrets d'alcôve, tout pour faire un bon petit roman d'épouvante à l'ancienne. Moins à l'aise, c'est vrai, dans le montage de sa trame de suspense, pas très bien amenée, pas non plus très inventive dans le dessin de son personnage principal, Geni n'est pas encore en plein possession de son roman, et le truc retombe bien souvent à plat dans sa construction dramatique. Mais rien que pour cette très belle langue descriptive, qui rend ce paysage très visuel, on aime ce bouquin original et habité.