9782070336555,0-310325Voilà un petit miracle d'écriture qui nous arrive de derrière les fagots, un roman inconnu écrit par un inconnu et dont on a immédiatement envie qu'il devienne un roman connu écrit par un gars connu. Difficile de définir exactement le charme immédiat qui émane de ce bouquin : on s'y love comme dans un bon vieux fauteuil oublié. Peut-être parce que l'écriture, délicieusement désuète, appartient à un temps où le style avait quelque chose à voir avec la littérature, et qu'on pensait ce genre de fantasme perdu. Peut-être parce que l'apparente naïveté du propos renvoie à une part d'enfance enfouie. Peut-être parce que le monde qui y est décrit semble définitivement perdu, comme une part de paradis originel étouffée sous la modernité. Mais même si on n'est pas un infâme réac, on ne peut que s'incliner devant ce livre hyper délicat.

Vizinczey raconte sa jeunesse (ou en tout cas celle de son narrateur, mais ça ne trompe personne), et plus particulièrement son rapport aux femmes ; dès le départ, il décide de jeter son dévolu sur les femmes mûres, la plupart du temps mariées, convaincu de leur supériorité sur les jeunes filles nigaudes de sa génération. Depuis son enfance folle où il fait le mac pour les soldats américains jusqu'à son arrivée au Canada, on assiste à une petite odyssée au royaume du sexe et du charme, un casanovisme modeste et émerveillé devant les beautés de la gente féminine. Dans un style malicieux, le gars décrit les mille et une roueries de ces dames, toutes regardées avec un amour infini, et les astuces qu'il met en place pour leur mettre la main aux fesses. C'est amusant, léger et libertin grand crin : le roman revêt des allures érotiques absolument délicates, décrites avec une finesse d'écriture rare. Mais derrière la badinerie, Vizinczey construit un contexte fort, qui en dit plus long qu'il n'y paraît sur la société dans laquelle il vit : la Hongrie des années 50, ballottée par les remous politiques, la place des femmes, délaissées malgré leurs envies d'émancipation, le déracinement... Tout ça est dit sans crier, avec une pudeur qui lui fait honneur, et dissimulé derrière une langue brillante, extrêmement fluide et précise. Un petit roman touchant comme on n'en fait plus.