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Il en va du cinéma de Desplechin comme de la vie, dirais-je pour commencer sur une note paolocoelesque : il y a des hauts, et il y a des bas. Il est vrai que j'ai vu la version courte de ce nouvel opus, mais ça suffit pour se rendre compte de la ruine du projet : Les Fantômes d'Ismaël est complètement en roue libre, pas maîtrisé et à peu près incompréhensible. Comme à son habitude, Desplechin veut tout mettre dans un seul film, ses références cinéphiles, ses tourments d'homme, son goût pour la psychologie, son attirance pour le cinéma de genre, son humour, sa mélancolie, son sens des dialogues, Mathieu Amalric et sa touche délicieusement contemporaine. Le résultat tombe : on est complètement perdu dans cette somme de films qui n'en font jamais un.

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Dès le départ, on voit le hors-jeu se profiler. Le gars nous emmène dans les arcanes du contre-espionnage français, secrets d'alcôve et discussion de salons autour de Dedalus, mystérieux personnage disparu. Tout ça sent la pacotille et le faux à mort, mais on se rend compte peu à peu que c'est normal : il s'agit en fait du film en train de se faire d'Ismaël (Amalric), cinéaste alcoolique hanté par la disparition de sa femme 20 ans plus tôt. Commence alors le deuxième film : celle-ci (Cotillard) refait son apparition dans sa vie, troublant la compagne d'Ismaël (Gainsbourg) et bouleversant la vie et le travail de celui-ci. A la rigueur, et malgré le jeu clownesque et très mal contrôlé d'Amalric, cette partie-là est la plus intéressante : une sorte de Rebecca sans la trame policière, bien mise en scène et parfois inspirée. Cotillard tient tout le film sur ses épaules, mystérieuse, vénéneuse, fatale, et la situation a même quelque chose d'un peu fantastique qui fonctionne bien. Le trio navigue au gré des vagues en huis-clos, une propriété de bord de mer éloignée de tout. On entrevoit le thème du spectre dans cette partie, on se convainc que cette troublante Carlotta (bonjour à Hitch) n'est que la projection fantasmée des craintes et des obsessions des deux autres personnages. Quelques jolis gros plans, quelques belles lignes de dialogues, une très belle mise en scène intime viennent compenser le jeu too much d'Amalric et la fadeur de Gainsbourg. On comprend que Desplechin cherche le non-naturel dans cette situation, et demande à ses acteurs un jeu anti-naturaliste. Mais il n'a pas su doser : on arrête pas de sortir et de rentrer dans le film, atterré devant les grosses erreurs de jeu et d'écriture, puis à nouveau convaincu par la justesse de certaines scènes...

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Ensuite, Desplechin perd sa boussole et plonge dans le grand n'importe quoi. On comprend bien que le gars est déprimé, et veut réaliser un film sombre et angoissé, qui ferait se rencontrer le fantôme de Carlotta avec les fantasmes de réalisateur et l'attrait pour un frère ayant choisi une autre vie. Mais le ton tour à tour comique puis tourmenté puis mélodramatique puis fantastique du film ne tient jamais debout, et on se perd complètement dans une psychologie de bazar et dans un montage incompréhensible. C'est comme si Desplechin avait voulu coller ensemble des bobines de plusieurs films. Le personnage de Carlotta, devenu secondaire, erre toujours dans les coins, mais le film se concentre sur Amalric et ses déboires avec son film qui n'aboutit pas : bribes de ce film (avec un Louis Garrel lui aussi en surjeu), scène comiques avec le producteur, film d'espionnage branquignole, le gars se perd complètement et nous avec. On finit par se demander où Desplechin veut en venir, et par regretter le bon temps où il savait doser à merveille toutes ses inspirations en un tout cohérent. On s'ennuie ferme devant ce cinéma très artificiel, qui brandit les motifs sans les ranger, qui veut nous montrer l'étendue de ses inspirations mais n'en fait que des panneaux en carton. Pour cette fois, donc, pas du tout convaincu par Desplechin, qui a réalisé un film déprimé et déprimant, privé d'émotions et franchement creux.