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A cheval entre farce et mélodrame, documentaire naturaliste et portrait de moeurs, témoignage à charge et solennité humaine, bref à cheval, en gros, sur tous les genres du cinéma nippon, Imamura réalise un film magnifique et dérangeant qui marque les yeux et le cervelet durablement. Un univers pourtant fermé de tous les côtés préside à cette sordide histoire : nous sommes dans un village qui semble avoir inventé le terme de reculé, au fin fond de la montagne, au XIXème siècle (bien que la datation ne soit pas aisée). Là vit une poignée de misérables paysans, sauvages, analphabètes, bestiaux, mais aussi organisés pour faire face à l'adversité. Notamment par cette loi qui oblige les vieux ayant dépassé les 70 ans à ne plus être à charge de leur famille, à laisser la place aux jeunes, et à partir mourir dans la montagne de Narayama. Voici donc Orin, grand-mère pas très éloigné de l'âge fatidique mais encore très valide, qui va tout faire pour que son fils respecte la tradition et l'emmène mourir dignement : elle se pète les dents sur le bord du puits, manigance pour que son fils aîné épouse une femme travailleuse, trouve des coups à tirer à son fils cadet, et règle ses comptes avec ses voisins avant le grand voyage. Celui-ci prendra les trois derniers quarts d'heure du film, partie impressionnante où le film se fait tout à coup beaucoup plus sobre, profondément ancré dans la nature hostile, et presque apaisé sur la toute fin.

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Avant ça, c'est vrai que Imamura déploie un goût pour la sauvagerie et la déviance qui force le respect. La description de petite communauté est toujours rattachée aux animaux : ça copule, ça bouffe, ça s'étripe dans la pire crasse, et tout semble voué à une animalité totale. Dans cet univers de survie, les êtres répondent à leurs besoins les plus vitaux et les plus premiers. Dans un style qui ne refuse aucun excès, ni de jeu ni de mise en scène, le maître nippon plonge ses pauvres humains dans la violence, le sexe, les sentiments les plus basiques. Les scènes sont vulgaires, frontales, prolongeant le style de L'Empire des sens au niveau du sexe, anticipant le cinéma impur de Miike ou de Kitano dans le malaise : on y voit un mec qui baise avec un mouton, un bébé mort dans une rizière, une famille entière enterrée vivante par les voisins, des gonzesses prêtes à coucher avec n'importe qui pour avoir une poignée de riz, des gars qui bouffe des vers dégueulasses, bref une succession de scènes peu ragoûtantes qui donnent une piètre image de cette communauté arriérée.

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Et pourtant une très belle humanité ressort de ce film, une sorte d'empathie pour ces frères humains organisés pour lutter contre la misère. Le personnage de la grand-mère amène pas mal de cette humanité, magnifique personnage tourmenté par le qu'en-dira-t'on mais aussi tout dans la dignité. Son parcours silencieux dans la montagne, et son intransigeance par rapport à son sort, marquent le film et lui évite de sombrer dans la complaisance ou le misérabilisme. Mais l'ensemble des personnages a cette petite étincelle au fond des yeux, qui fait qu'on finit par le comprendre, même le plus immonde d'entre eux. Imamura montre un groupe qui se bat pour résister à la mort, aux éléments, à la disparition, et tant pis si c'est crasseux. Sa mise en scène, qui prend toujours soin de faire le parallèle des hommes avec la nature, est magnifique : on a l'impression que ces êtres sont des parties de la nature, autant que les animaux, que le paysage les inclut totalement. Le ton souvent comique du film (grâce au sur-jeu de certains acteurs, impayables) donne la respiration nécessaire à ce portrait qui aurait été étouffant sans lui. On a là, mine de rien, une ode magistrale à la nature, un peu effrayée certes, mais qui en accepte toutes les contraintes et les beautés, et qui inclut notre triste condition humaine dans icelle. Un coup de poing, en tout cas, un film qui se laisse pas attraper comme ça, paillard, vulgaire, de mauvais goût, et en même temps d'une belle dignité et d'une grande honnêteté.

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Quand Cannes,