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Le film était précédé d'une réputation sulfureuse, et le résultat est encore meilleur : voici un grand essai punk, sentimental et éprouvant sur l'émancipation d'un corps, un peu comme si Céline Sciamma avait plongé son cinéma dans le gore et passé des heures sur les bancs de la cinémathèque à regarder des Pasolini et des Wes Craven. Rien ne prépare au choc esthétique et moral, qu'on éprouve devant ce troublant premier film. Dès le départ on est charmé : il y a dans cette scène inaugurale, sauvage, filmée de loin, un mystère et une terreur immédiats, ainsi que dans la sorte d'à-plat qu'induit le film d'entrée de jeu. Deux scènes plus tard, nous voilà chopés par la nuque et plongés dans un magma d'images, de sons et de sensations ahurissant : on est dans une école de vétérinaires, et c'est l'heure du bizutage. Ducournau filme ça comme une cérémonie païenne, sexuée, violente, où les corps sont d'entrée de jeu considérés comme des produits, de consommation (sexe, drogue) et de cinéma (la puissance des plans sur ces corps tordus, "illogiques", envisagés comme des objets formels). La caméra plonge au milieu d'un chaos d'émotions de toute sorte, de la pulsion sexuelle à l'effroi, de la rigolade à la violence. Grave va ainsi durer le temps du bizutage, quelques jours au cours desquels Justine, l'héroïne du film, va traverser toute une vie. On y recevra des seaux de sang sur la tronche comme dans Carrie, on s'y livrera à quelques jeux de domination, on y croisera des fêtes troublantes où les corps, là encore, sont toujours monstrueux (la scène où, recouverts de peinture bleue et jaune, un homme et une femme doivent se mélanger pour donner du vert), et surtout la belle y fera l'expérience de la viande, elle qui jusque là était végétarienne. Cette expérience la fera basculer dans un domaine de pulsions cannibales monstrueuses.

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Le film est sans genre, ou plutôt en aborde différents et fait se rencontrer les contraires. En surface c'est un film d'éducation, dans lequel une jeune femme devient adulte, faisant l'expérience du sexe et de la vie d'adulte. Mais Ducournau salit le genre en lui octroyant un côté punk, gore, fantastique. La découverte du goût des corps humains est un moment d'extase terrifié qui fait passer Justine (prénom sadien) de l'autre côté d'une certaine conception de la vie. Le film va ainsi filer la métaphore de l'émancipation par la terreur jusqu'au bout : Justine est incapable de réfréner ses pulsions, et en est terrorisée. Il y a dans ces scènes éprouvantes une sorte d'érotisme très trouble, que viennent renforcer les atmosphères macabres qui jalonnent le film : récurrence des animaux tordus, disséqués, manipulés, nombreux cadavres filmés en parallèle avec ces zombies que sont les étudiants au lendemain des fêtes, très beau personnage de la soeur-mentor qui mène l'héroïne dans sa voie... Grave est un film sur les choix, sur la sincérité de ses options de vie. Et c'est en même temps un film sur le sexe et la mort, Justine envisageant le sexe comme une osmose définitive avec l'être aimé. La symbolique du cannibalisme est ainsi très bien trouvée pour exprimer une sorte de communion morbide avec l'Autre.

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Mais Grave est aussi une expérience visuelle et sonore impressionnante. Chaque scène semble être pensée pour être la plus spectaculaire possible et tout, des figurants aux lumières, du rythme du montage aux costumes, organise une orgie visuelle très dérangeante. La musique géniale de Jim Williams, qui convoque le cinéma baroque et ose l'emphase, et accompagnée de quelques musiques additionnelles très fortes, ajoute au côté "too much" du film. Allez, admettons que parfois, c'est un peu long, pas toujours très bien construit au niveau du scénario. Mais je le crie haut et fort : voilà un grand film sur l'adolescence, maîtrisé et original, inventif et doté d'un oeil impressionnant.