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Un petit parfum d'hitchcockisme imprègne cet épisode tout triste mais assez conceptuel. On a affaire en effet à un voyeur, jeune puceau tombé passionnément amoureux d'une image, celle de sa voisine d'en face, femme émancipée qui collectionne les amants. Le garçon a mis en place tout un réseau de pièges et de rencontres hasardeuses pour pouvoir approcher son idole, et notamment il l'observe depuis la fenêtre d'en face avec sa longue-vue. Peu à peu, le lien va enfin se faire, et Tomek va enfin pouvoir passer une soirée chez la belle. Mais il ne faut pas confondre amour et sexe, et il tombera de haut quand il se rendra compte que ses espérances sentimentales ne sont pas forcément les mêmes que celles en attente dans son pantalon. Toute l'ambiguité du personnage est là : est-il un pervers se jouant de sa "victime" (il vole son courrier, interrompt ses étreintes, joue avec le feu) ou un romantique transi avide de grands sentiments ? Et la femme est-elle une manipulatrice cynique ou une femme perdue ayant enfin trouvé quelqu'un qui l'aime véritablement ? Kieślowski ne résout rien, renvoyant chaque être à son mystère, comme il en a l'habitude depuis le début de la série. L'espionnage de Tomek n'est d'ailleurs jamais libidineux : il observe la femme comme chez Hitchcock, dans un mélange de fascination (qu'on peut imaginer cinéphilique) et d'auto-projection. La façade en face devient un subtil symbole de l'écran de cinéma, sur lequel on projette nos fantasmes. Le retour à la réalité sera rude pour notre héros.

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La mise en scène de Kieślowski est d'une redoutable exactitude. Très épurés, ses plans sont pourtant montés façon schéma mental par le maître, brouillant totalement l'espace qui se situe entre les deux immeubles, mais séparant soigneusement les deux protagonistes derrière des vitres, jusqu'au bout. Tomek va apprendre que l'image de son héroïne ne perdurera pas une fois l'écran tombé, mais Kieślowski ne juge pourtant jamais cette femme peu sympathique. La fin, très ouverte, renvoie l'ensemble à sa propre énigme. Une fois encore, on est charmé par ce cinéma rigoureux et hyper-sensible à la fois.

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