9782070362400,0-950213Et voilà, on veut faire une petite parenthèse classique, on délaisse un temps la littérature contemporaine, et on tombe sur Le Hussard sur le toit, et on n'a plus envie que d'une chose : fermer sa librairie, et se consacrer uniquement à la beauté de la littérature passée. C'est l'effet Giono, une écriture disparue qui s'accorde immédiatement à vos rêves les plus secrets. C'est d'autant plus curieux que je n'avais pas aimé ce livre il y a 25 ans ; à la relecture, un éblouissement. C'est un roman qui condense à peu près tout ce qu'on aime chez le bon Jean : un style élégiaque qui trahit un amour immodéré pour les paysages, un personnage fort, un ancrage ferme dans la terre, le goût pour l'aventure, une manière de poétiser chaque chose, même la plus triviale, et faisant de chaque expérience, bonne ou mauvaise, belle ou monstrueuse, un poème. Les adjectifs sont tous pesés au micro-gramme et envoyés façon ode dans des phrases merveilleusement rythmées, les dialogues claquent comme des élégies, les mots sont toujours surprenants, faisant apparaître une nature déifiée, cosmique, immense.

Il ne se passe pourtant pas grand chose dans ces 600 pages, une fois le décor planté : Angelo, militaire italien à l'orgueil fougueux et à la jeunesse tout feu tout flamme, traverse la Provence, exilé de son pays natal pour cause politique. Il arrive au pire moment : une épidémie de choléra fulgurante décime les gens et les fait tomber comme des mouches. Au cours de son périple hasardeux, il va côtoyer la mort la plus horrible, ruser avec les gendarmes chargés de mettre les survivants dans des quarantaines meurtrières, jongler avec les pillards et les profiteurs, jouer du sabre, rencontrer une jeune femme qu'il va devoir protéger, et surtout traverser un pays à la fois barbare et fini, sublime et pourri jusqu'à l'os. Une sorte de Walking Dead provençal, quoi, le côté "fin du monde" étant totalement perceptible et assumé, l'aspect fantastique jouant un rôle évident dans l'ensemble. La majeure partie du livre est composée de ces longs moments où Angelo ne fait rien que contempler la nature de loin, et avec elle ces hommes de peu qui meurent. Formidable livre d'aventures, plein de personnages hauts en couleurs  et de rebondissements dignes d'un Dumas, il sait aussi très souvent stopper pour décrire une couleur de montagne, un frémissement de cheval, une impression nocturne, ou un de ces immondes corbeaux charognards qui tournent au-dessus de ce tableau macabre.

Même si c'est un peu long, même si les 100 dernières pages, trop théoriques, arrivent comme une béquille sur le roman, on ne peut que s'exclamer à chaque phrase. Que ce soit dans le caractère tout en finesse d'observation d'Angelo, dans l'aspect ambigu de sa compagne de voyage, ou dans les innombrables descriptions de la nature (comme toujours vue comme un élément liquide, comme un concentré de forces cosmiques, faisant du Hussard sur le toit une ode mystique et païenne à la fois), on est sidéré par le génie d'écriture, par la beauté de chaque mot. Quand Giono écrit qu'on côtoie une "colline abricot", je vous jure qu'on la voit, qu'on sait exactement quelle heure il est, qu'on connaît l'état du héros à ce moment-là, et qu'on devine aussi tout ce qui entoure cette colline. Le tout paraît être comme une seconde nature chez Giono, comme si c'était d'une facilité déconcertante. Mais on sent la somme de travail passionné et d'observation qu'il lui a fallu pour pondre un livre aussi miraculeux. On a peu de fois vu la mort au travail aussi bien décrite, la décomposition des corps rendue de façon aussi crue, et en même temps la nature aussi belle et les hommes aussi humains. Devine-t-on que j'aime plutôt bien ce livre ? Je veux qu'on m'enterre avec.