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Quand vous découvrez Rumble Fish à 14 ans, la Terre fait une pause d'une demi-seconde dans sa rotation. Autant vous dire que voilà un film qui a marqué ma jeunesse, et celle d'une génération entière, n'y allons pas par quatre chemins. A la revoyure 35 ans plus tard, c'est encore une merveille, il y a comme ça des trésors qui ne vieillissent pas. Coppola, un peu par la bande, entre deux projets, réalise ce petit film extraordinaire, révélant une poignée de jeunes comédiens comme on n'en fait plus (Dillon, Rourke, Penn, Cage, Lane, Fishburne), recyclant quelques figures mythiquement underground (Hopper, Waits), et les plaquant genre icône dans une sur-esthétisation en noir et blanc qui vous accroche les yeux façon peinture. Le principe du noir et blanc est inspiré d'une idée médiocre : rendre compte du daltonisme de son héros, Motorcycle Boy. Mais le résultat est éblouissant : Coppola semble inventer une nouvelle couleur, peut-être par son travail sur la définition de ses gris, peut-être par les trouvailles constantes de ses cadres inspirés de l'expressionnisme, peut-être par son travail sur les contrastes. C'est ce qui marque en premier dans le film : son noir et blanc est une couleur, et le fait qu'il parsème icelui de quelques rares tâches de couleurs (pour les poissons, pour le gyrophare) ajoute encore à la beauté sombre et jazzy de son histoire. La couleur existe, mais pas dans ce monde. Notons aussi immédiatement le travail inoui sur le son, les dialogues semblent étouffés, les bruits parasites effacés, dans une sorte de mémoire du son, comme si les dialogues se déroulaient dans un rêve légèrement aviné. Là aussi, c'est pour traduire la surdité de Rourke, mais le résultat est fabuleux.

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Dans cet écrin extraordinaire, glamour à mort, rentrant directement dans la légende, il raconte une histoire romantique et désespérée qui touche à mort : Rusty James est un jeune chef de bande aimant la bagarre et les filles, littéralement sur le modèle de son frère, mythique voyou disparu sans laisser d'adresse. Il passe ses journées au bistrot, entre les jambes de sa bien-aimée, dans les bagarres du coin, traînant derrière lui des potes plus ou moins fidèles qui s'ennuient autant que lui. Quand le frère revient, assagi, sorte de sage à moto ou idiot du village, sa vie bascule. Il ne retrouve plus dans le mutisme de celui-ci le héros de sa jeunesse, et va devoir réviser ses ambitions de caïd. Entre errances dans les bas-fonds de la ville et fêtes avinées, il va semer ses potes, perdre sa jeunesse et trouver enfin sa vraie voix. Coppola filme non seulement un état de la jeunesse, mais aussi sa perte, symbolisée par ces nuages qui filent à toute vitesse et par ces cadrans privés d'aiguilles parsemés dans le film.

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Sans jugement, il se place du côté de Rusty, et en pointe les faiblesses et les beautés en véritable amoureux. Le côté profondément nostalgique du film rejaillit sans cesse, même dans les spectaculaires bagarres entre clans ou dans les scènes les plus anodines : une douleur rentrée, peut-être héritée de la propre biographie de l'auteur, lui aussi hanté par un frère aîné (le film lui est dédié). Il a trouvé en Matt Dillon le modèle idéal pour son spleen : beau comme un dieu, physique comme une panthère et ridicule à la fois, c'est une boule de nerfs incontrôlable, et l'acteur lui donne une aura extraordinaire. Sa nervosité contraste avec l'apathie ambiguë de Mickey Rourke, lui aussi une évidence qui crève l'écran. Coppola triture chacun de ses plans pour en trouver la beauté, jouant avec les ombres, les décadrages, les plans tordus, les profondeurs de champ, les amorces, et réalise un film hors de tout et pourtant ancré profondément dans la misère des petites villes. On croit et on aime ce petit personnage en souffrance, qui ressemble à notre propre révolte qu'il va s'agir de mater ou de transcender. C'est aussi de ça qu'il est question là-dedans : comment rester fidèle à sa jeunesse, tout en changeant son image ? Rourke est déjà un fantôme et traverse le film en spectre hébété ; mais Rusty a encore la vie devant lui, et un tournant à opérer, un choix à faire, placé d'ailleurs entre un copain intello un peu veule (Vincent Spano) et une petite frappe sans pitié (Nicolas Cage). Les adultes, absents (Hopper, trop saoul, ou Waits, dilettante) ou trop autoritaires (le flic cow-boy) ne servent à rien : il faut qu'il trouve son chemin tout seul, et le chemin sera rude. Pourtant, le film est souvent marrant, joue sur des registres très différents, ne refuse pas les écarts purement formels (accompagnés de la magnifique musique expérimentale de Stewart Copeland), les scènes un peu fleur-bleue, les situations de comédie, pour mieux mettre en valeur la triste existence de Rusty, et la beauté de sa métamorphose. Un pur joyau noir dans l'oeuvre inégale de Coppola, un must.

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