9782851949837,0-4046136Net virage dans la production chevillardienne, Détratre et Désinfecte laisse apparaître un gars étrangement tourmenté, se risquant à un style beaucoup plus poétique et abstrait. Si certains des textes qui composent ce recueil sont encore de l'ancienne veine, celle de l'absurde et du jeu de mots effréné, la plupart le montrent jouant avec les affres de la création, et rendent le bouquin assez sombre. Sous couvert d'humour (ça, ça ne change pas), le gars a l'air de souffrir en ce moment, et livre une véritable profession de foi, faisant une croix pure et simple sur la légèreté (de surface) de ses livres passés. Le plus intéressant de ce point de vue est le poème central, "Du bon usage des muses", où Chevillard se livre à une destruction au marteau-pilon de ses inspirations d'antan : "Tu ne ressembles plus à rien, muse. Je t'ai pressée comme un citron. Je ne recueille plus maintenant en fermant le poing sur toi que quelques larmes amères". Simple exercice de style ou véritable déclaration de renoncement ? Le fait est que la longue insulte adressée aux muses qui l'ont inspiré est troublante, et laisse transparaître une véritable douleur, une volonté de passer à autre chose. Ce que confirment nombre de textes, plutôt drôles certes, mais véritablement emblématiques : "Nourrir le monstre", "Le renoncement" ou "J'éreinte" jouent avec habileté sur cette ambiguïté entre jeux de mots habituels et déclaration d'intention. Du coup, voilà un livre qu'on n'attendait pas de la part de cet auteur d'habitude si réjouissant et excitant dans l'exercice de style, prêt à sacrifier le fond au profit de la forme, du moment qu'elle est acrobatique et improbable.

Il est encore un peu bancal, ce bouquin, placé pile au milieu d'une remise en question et d'une volonté de prolonger le style d'avant. Il y a de véritables trésors d'invention, comme ce magnifique "Othon Péconnet" qui joue avec les sonorités du mot et avec son étrangeté, ou comme "Le guide", liste infinie de faits inintéressants brandies comme des anecdotes spectaculaires par un guide de musée ; il y a des passages très abstraits, complètement poétiques, comme ce "Nourrir le monstre" qui pourrait surgir d'Une Saison en Enfer, ou "Rapport parlementaire", logorrhée insaisissable en roue libre. On s'ennuie parfois, le style abstrait de Chevillard n'est pas encore complètement en place, ennui prolongé par les illustrations austères et raides de Richard Texier qui ne font rien pour arranger les choses. Mais la plupart du temps on est frappé par la noirceur de la chose, par le bilan que ce livre semble dresser par un auteur tourmenté, à un tournant de sa création. On sentait déjà un changement dans les romans de Chevillard depuis quelques temps, mais ces poèmes discrets publiés par une maison dans laquelle il a bien souvent livré ses meilleurs textes semblent en témoigner avec violence. Violence qui se dissimule toujours, pudeur oblige, sous l'humour : les chutes des textes sont toujours inattendues (la fin de "Ils sont venus", solennel poème qui se termine par des chatouilles), annulent le sérieux de la chose ; mais on n'est pas dupes : Détartre et Désinfecte est noir, très noir, et annonce un Chevillard en plein doute... ou en plein renouvellement. L'avenir nous le dira.