9782226318206,0-3718806Kiefer est un nouvel auteur des lettres américaines, et comme de bien entendu, il est tout de suite sacré nouvel espoir d'icelles, adoubé par Richard Ford, couronné de succès et tout ce qui s'ensuit. Ce qui prouve bien que la littérature ricaine est devenue histoire de coups médiatiques : Kiefer ne démérite pas, écrit même un bouquin solide et souvent très beau, mais disons que, pour la trame et même pour l'écriture, il ressemble strictement à tout ce qui a été écrit par les "nouvelles plumes" du pays depuis 10 ans. On prévoit dès la page 16 tout le déroulé du roman, et c'est vrai que tout rentre dans les cases, aucune surprise de ce côté-là. On aura notre lot de héros courant dans la neige pour tuer son ami de toujours, de séjours en taule, de rémission impossible, de flashs-back traumatiques, de passé idyllique brisé par la misère sociale, de grands paysages de campagne, d'amour impossible, n'en jetez plus. Il faut être au moins un Peter Heller pour arriver à renouveler le genre, ce que Kiefer n'est pas.

Bien, ceci dit, on passe un moment agréable à relire cette histoire mille fois écoutée, et on arrive même à espérer un vrai écrivain lors du premier chapitre. Le héros du livre est le gardien d'une minuscule réserve d'animaux perdue dans la forêt de l'Idaho, retiré et au passé chargé, qui prend en charge en quelque sorte la misère des animaux retrouvés blessés dans la nature. Pour le début du livre, il est chargé d'achever un orignal fauché par une voiture. La description minutieuse de l'acte, entremêlée à l'écheveau de sensations éprouvées par le gusse, est un modèle d'écriture, à la fois violemment réaliste et complètement vouée au monde intérieur, comme si l'homme et la bête arrivaient à se communiquer leur douleur, comme si la frontière qui sépare les monde humains et animaux étaient poreuses. Magnifique moment de tension, cauchemar nocturne et enneigé qui présente en quelques pages un homme, son univers, et laisse présager de son passé, de sa souffrance, et du thème du livre : la rédemption impossible, la violence intrinsèque du monde, c'est absolument parfait. A partir de là, Kiefer va poursuivre l'allégorie, précisant les rapports du gusse avec les animaux, et dressant par chapitres disposés en flash-back et en retours au présent la biographie chaotique d'un loser, appelé par une sorte de grâce et d'innocence, et rattrapé inlassablement par la misère, la passion du jeu, et quelques éléments traumatiques qu'il n'arrive pas à chasser (dont la mort de son frère). Le scénario se déroule pépère, on se doute bien que son meilleur ami, un grizzly aveugle, ne fera pas long feu, que le frère d'armes vengeur va bientôt refaire surface, et que l'amour pour la belle vétérinaire peut se faire du souci, et effectivement, c'est ce qui se passe.

Au niveau de l'écriture, Kiefer se donne du mal, et réussit quelques très belles pages dans la continuité de ce premier chapitre. Il reste toujours du côté de son sensible héros, et réussit un roman qui est à la fois un thriller assez palpitant et un portrait intime très précis. Les plus belles pages sont celles où le gars erre en bordure des cages de ses animaux, et il place des mots très justes pour parler des loups ou des ratons-laveurs (!) dans une tradition naturaliste chère aux Américains. Il tente même le décrochage intrépide, en écrivant tout un chapitre (pas super réussi, il faut le dire) du point de vue d'un ours, ce qui ne manque pas d'audace. L'ensemble manque nettement d'originalité, fait un peu penser à ces cours d'écriture en vogue aux USA ; Kiefer a dû y remporter une bonne note, son roman est solide et intéressant. Mais il faudra attendre encore pour la grande découverte.