9782070381258,0-786298Ecrits de jeunesse du bon Gogol, ces récits annoncent déjà l'éclatant pouvoir poétique et le sens de l'humour de l'auteur des Nouvelles petersbourgeoises, avec ce je ne sais quoi de tout frais encore et de très attachant. Malgré les deux ou trois longueurs, on aime beaucoup ces petites histoires pleines de diables taquins, de filles à marier et de cosaques bourrés, qui prennent place dans la nature aride et les minuscules villages de l'Ukraine. Les croyances et les superstitions les plus fantaisistes y sont racontées au coin du feu, et on est prêt à adhérer à l'idée que, bien plein de vodka, le diable peut se transformer en mouchoir, piquer la lune pour la mettre dans sa poche, ou prendre les traits de votre père. Sur cette base, Gogol raconte une série d'histoires mouvementées, la plupart racontées depuis le point de vue de braves crétins imbibés qui ont vu l'homme qui ont vu l'ours. Ça tremble d'effroi dans les nuits noires, ça croise des sorcières sur des balais patibulaires, ça invente des formules magiques autour de chaudrons peu ragoûtants, mais surtout ça se trompe et ça se demande en mariage à tour de bras, et ça se cache dans des sacs quand le mari déboule, et ça se trompe de maison après des fêtes, et ça quiproquote à qui mieux mieux. L'âme slave, qu'est-ce que vous voulez, ça pète de partout.

Plus que ces sujets un peu frivoles et pas mal répétitifs, c'est l'écriture de Gogol qui est superbe. Les minutieuses descriptions des paysages pourtant austères du pays sont déjà pleinement en place : le vocabulaire choisi est toujours simple (couleurs franches, motifs familiers), mais on est tout de suite bien dans cette familiarité avec la nature, dans ces indications directes bien que formidablement poétisées de Gogol. Le gars aime les sombres forêts vertes, les étangs insondables, les nuits glacées, et nous entraîne avec lui vers la beauté pourtant âpre de ces motifs. Mais il est tout aussi présent dans ces monologues parlés que les personnages utilisent, dans la description pleine d'humanité de ces gens simples d'esprit, superstitieux, vantards, pathétiques qu'il regarde avec une tendresse communicative. Il sait aussi se faire discrètement politique, décrivant avec ironie une visite chez la tsarine ou les moyens dont use cette population pauvrissime pour lutter contre la misère. Enfin, il est toujours drôle et taquin, la plupart de ces histoires se terminant par des cocus buvant leur peine ou par des mégères triomphantes qui arrivent enfin à faire rentrer leurs fêtards de maris au bercail. Le tout est raconté dans des ellipses bien pensées, un rythme souvent très bon, et présenté par un narrateur qui, à lui seul, est un personnage : Panko le Rouge, apiculteur au vocabulaire populaire et au caractère bien trempé. Bref, c'est impayable, à part cette longue nouvelle centrale, "Une terrible vengeance", qui flirte avec le drame et la tragédie, peut-être la plus belle du recueil par les excès qu'elle déploie et la force des descriptions. Gogol deviendra encore plus grand par la suite, mais dès ses 23 ans, il peut en remontrer à plus d'un.