Bien bonne idée que celle de se pencher sur le second couteau Roy Ward Baker réalisateur de deux petits films noirs (Don't bother to knock, Night without Sleep) bien serrés. Comme il y a ici le gars Robert Ryan au casting, on sait dès le départ que le film ne peut être raté - Ryan, un gage de qualité, on n’y reviendra pas. La trame est ici fine comme du papier à cigarette : deux amants laissent le mari de la donzelle avec une jambe cassé dans le désert. Celui-ci devrait crever sans que les deux amants perfides soient soupçonnés, l'affaire est pliée... Mais pas si simple quand le mari s'appelle Robert Ryan, un vrai couteau suisse question survie.

vlcsnap-error969

vlcsnap-error383

Dès le générique de départ (n'arrivez pas en retard à cette séance de 1953...), on assiste au petit manège des deux amants (la michèlemorganesque redhead Rhonda Fleming et le beau gosse au sourire niais William Lundigan) pour brouiller les pistes : ils veulent faire croire que l'alcoolo Ryan s'est barré ivre mort dans le désert à des kilomètres de l'endroit où il se trouve réellement. Certes le Robert a picolé mais il attend, tout en haut d'une falaise, l'arrivée des secours que les deux amants sont soi-disant partis chercher... Il picole mais il n'est pas nié, il comprend bien au bout d'une journée que les deux enfoirés se sont fait la malle. Il va falloir dorénavant, avec les moyens du bord (un sac, un flingue avec deux balles, une gourdasse, à peine de quoi bouffer...), tenter de trouver une solution pour ne pas crever : Robert se fabrique une atelle de fortune, une corde de fortune, des "gants" de fortune (il se traîne en utilisant ses mains plus qu'il ne marche : il faut donc les protéger) et le voilà parti pour une petite partie d'escalade des plus périlleuses... Pendant qu'il touche le fond, qu'il économise chaque goutte d'eau, les deux acolytes attendent patiemment la nouvelle de sa mort (ou de sa disparition officielle) au bord d'une piscine (méchante ironie du montage). Robert a la rage et la vengeance risque d'être terrible.

vlcsnap-error504

vlcsnap-error770

La construction narrative de la première heure est simple : d'un côté, on suit les deux amants qui font les bêtas devant les inspecteurs (cela se voit comme sur le nez de la figure qu'ils sont ensemble mais passons...), de l'autre, on suit les aventures merdiques du Robert qui s'encourage en voix-off ; c'est bien entendu cette partie qui nous serre le plus la gorge, chaque centimètre effectué par notre gars étant une souffrance. Découverte des joies de la nature (un cactus n'est pas si mauvais) et de ses pièges (enfoiré de serpent) avec un capitaine Ryan sur la voie de la rédemption. Il sait pertinemment qu'il ne fut point parfait par le passé mais cette épreuve devrait lui permettre de regagner de la foi en lui-même, de se ré-humaniser en quelque sorte en revenant à l’essentiel (alors même qu'il prend un aspect de plus en plus sauvage)... Il acquiert au cours du processus une certaine sagesse et ses idées de vengeance font bientôt place à un véritable petit côté zen (c'est la belle partie rousseauiste du film) ; seulement le gars William Lundigan veut s'assurer de sa mort et repart à ses trousses dans le désert (une scène d'avion quasi hitchcockienne). Baker nous livre un final explosif, infernal (c'est bien le mot puisque de cette petite cabane au milieu du désert, lieu de croisement des deux hommes, surgiront les flammes de l'enfer) avec un Robert qui ferait passer le périple de Tom Hanks sur son île déserte pour une partie de rigolade en solitaire. Au final, une oeuvre relativement minimaliste dans son dispositif mais avec un Robert capable de nous tenir en haleine avec un rien (un regard dépité lorsqu’il comprend l’ignoble trahison dont il a été victime, une soudaine lueur d’espoir dans la pupille quand il aperçoit un lapin, un sourire de tristesse devant cette chienne de vie) ; comme la conclusion est aussi amère pour certains que le goût de « sciure de bois » d’un cactus, on se réjouit devant la petite morale très caustique de la chose. Ryan, dans un mauvais film ? Impossible. Quant à Baker, cela donne envie de creuser forcément un peu plus la filmo.

vlcsnap-error723

vlcsnap-error488