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Oui, alors là on est au-delà du concept et du bon goût, je vous préviens. Il est vraiment très rare de voir un truc aussi barré que Swiss Army Man, pour le meilleur ou pour le pire. On peut trouver que c'est tant pis, tant le film cultive la déviance avec beaucoup d'application ; mais on peut trouver que polluer ainsi le cinéma américain à stars peut faire du bien par où ça passe, et tant pis si ça passe par le rectum. Oui, il est essentiellement question de pets dans ce film, on ne va pas se le cacher. Ça commence d'ailleurs par cette idée digne de Robert Bresson : Hank, un type seul sur une île, prêt à se pendre ; débarque alors un cadavre ramené par la mer, Manny ; le type va utiliser les gaz de décomposition du cadavre pour gagner façon jet-ski une île voisine où il espère trouver de la civilisation. Oui, on en est là. On est à 5 minutes du début, et on est déjà perdu quelque part entre rictus nerveux et admiration pour l'inconscience du gars. D'autant que dans les rôles titres, il y a Paul Dano dans le rôle du naufragé et Daniel Radcliffe dans celui du macchabée. On se dit alors que nos deux stars sont venus s'échouer dans une série Z inavouable, mais on regarde quand même, épaté qu'on est devant le challenge qui consiste à tenir 1h40 avec des pets.

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La suite ferait passer Michel Gondry pour un académiste. Peu à peu, Hank, enfermé dans une solitude qui le rend fou, va faire revivre ce cadavre, projetant sur lui sa culture, ses fantasmes, ses envies. Manny prend peu à peu vie, une vie infime, qui prend les apparences d'un monstre de Frankenstein paraplégique, qui va prononcer des mots, se transformer en confident, en enfant, en complice. Véritable couteau-suisse vivant, il fait aussi douche, arme à feu, casse-noisettes ou arbalète ; mais c'est surtout dans les dialogues, véritables tours de force des deux acteurs, que le film devient troublant, pour ne pas dire dérangeant, pour ne pas dire méchamment torve. Manny est le réceptacle de tout ce qui fait l'inconscient de Hank, véritable enfant de la culture geek : Jurassic Park est un must pour lui, il connaît toutes les marques de chips, le pet est son horizon. Et ce cadavre-marionnette va représenter pour lui un miroir, une sorte de doux handicapé que le gars va devoir instruire, avec sa culture, avec ses références. La complicité qui s'installe se change peu à peu en variation sur le double, l'un devenant l'autre, l'autre devenant Autre (une femme, dont on ne sait plus à la fin si elle est vivante, ou si elle a été la petite amie de l'un ou de l'autre). Un sujet très profond, mais que Kwan et Scheinert transforme en farce monstrueuse, torturant les corps et les mutant pour faire rire.

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Et s'il est vrai qu'on rit parfois devant les audaces du film, qui ne recule strictement devant rien (la bite qui sert de compas pour trouver son chemin, il fallait oser), on se retrouve aussi étrangement touché par cette relation barrée, et surtout, il faut bien le dire, choqué par ces scènes de corps tordus et de visages déformés. Et croyez-moi, il m'en faut pour être choqué au cinéma. Dans un montage trop chaotique, trop rapide (et c'est vraiment ce qui fait que le film n'est pas aussi génial que prévu), les réalisateurs nous offrent un florilège de tout ce qu'un corps peut offrir de crade : pets donc, mais aussi caca, vomis, sperme, tout y passe, et tout semble poétisé par les gusses. Il faut voir Radcliffe avaler une béquille pour la recracher façon canon, ou sa bite s'agiter dès que sa fiancée apparaît sur son téléphone ; il faut supporter la bande-son uniquement composée d'une symphonie de rots et de gaz ; il faut assister à cette amitié qui repose uniquement sur l'inconscient le plus refoulé de son protagoniste (peur de la mort, du sexe, de l'homosexualité). Mais si on est pas trop frileux, voilà un film d'une profondeur étonnante, porté par deux acteurs en prise de risque totale, et tous les deux parfaits : Dano est hyper touchant et sait rendre avec son visage toutes les nuances enfantines de son personnage ; et Radcliffe est tout simplement génial en cadavre, aussi bien quand il ne fait que se décomposer sans rien faire que quand, tout cabossé, il compose un étrange être difforme et primaire. La fin est malheureusement sacrifiée, on ne comprend plus rien du tout. Mais pour ce moment complètement hors de toute référence, pour la somme d'interdits qu'il dépasse, on s'incline bien bas : Shangols a aimé un film de pets. (Gols 11/03/17)

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Reconnaissons à la chose une qualité certaine : celle de n'avoir jamais peur du ridicule et de foncer tête bêche et bite dressée droit dans le mur - du son (celui de pets, exploités avec un certain sens du jusqu'au-boutisme). Il est clair que dès le départ, il y a un petit côté libérateur dans ce délire grandeur nature avec nos deux comparses complètement déjantés comme guides. Radcliffe se révèle être un véritable couteau suisse dissimulant sous ses aspects de cadavre des pouvoirs multiples de super-héros. C'est souvent dans les limites du bon goût (Radcliffe fontaine à eau ou catapulte surpuissante) mais on s'amuse de voir les deux cinéastes aller jusqu'au bout du délire. Du délire, il y a, mais on retrouve également, comme le soulignait ici ou là mon camarade, une certaine volonté de toucher par des voies détournées des sujets essentiels (l'amour, la solitude, la mort - je vois pas d'autres thèmes plus importants pour l’heure). C'est parfois spectaculaire (la folle traversée de la rivière sur un tuyau), gondrissime (la séance de cinéma en ombres chinoises), mais aussi sans doute un peu lourdingue (les deux cinéastes sont adeptes des gags de répétition et répètent à l'envi certaines idées guère finaudes (on reste bien dix minutes sur la fameuse bite-compas dont on a bien compris le process dès le départ). Les réalisateurs alternent les petites trouvailles ingénieuses et les relances peu finaudes (la fin est en effet particulièrement foutraque) et à défaut de pouvoir considérer la chose comme le chef d'œuvre de l'année, on a au moins le sentiment d'avoir mâté la plus barrée. (Shang 15/05/17)  

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