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Bruno Ganz est perdu dans Lisbonne sous l'oeil d'Alain Tanner : voilà un scénario qui promet de longues minutes de contemplation un peu somnolentes, et pour tout dire on n'a pas tort. C'est chiant comme un film de ciné-club des années 80, quoi, juste ce qu'il faut. Mais si on est dans le mood, ma foi, le film marque des points. Bruno Ganz est donc un marin allemand, dont le bateau subit une panne à Lisbonne. Condamné à rester sur place, il va peu à peu s'enfoncer de plus en plus profondément dans la ville, et rencontrer notamment une jeune serveuse, Rosa. Il va alors devoir jongler avec ses sentiments, entre sa fiancée restée en Allemagne, à laquelle il continue d'envoyer lettres et petits films super-8, et Rosa, amour fulgurant et éphémère. Il est surtout question d'un homme qui disparaît, la ville phagocytant littéralement le type, et ses repères sociaux seront brouillés par le charme dangereux de Lisbonne.

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Inutile de le dire : Tanner filmer très bien la ville, et pas seulement les coins touristiques. Qu'il montre les petites rues pentues, les périphs, les clubs à prostiputes ou les quartiers interlopes, il possède toujours ce regard documentaire, acéré, qui fait de la ville le personnage principal de la chose. Il place en son sein un personnage presque privé de personnalité, qui se laisse doucement porter par la ville : qu'il se fasse dévaliser, qu'il fasse l'amour, ou qu'il reste simplement là à observer Lisbonne en fumant une clope, sa présence/absence imprègne là aussi le film : il est proprement insaisissable, et les nanas vont se casser les dents dessus. L'absence de motivations, l'acceptation de sa disparition, le renoncement à la vie et au travail, tout ça fabrique un personnage intrigant que Ganz joue avec une belle force : difficile de trouver ce mélange entre une incarnation forte (il est beaucoup question de corps aussi) et un retirement complet. Tanner le filme en observateur, et si parfois il se met à s'agiter (quand il verse une bouteille de bière sur son voisin de table par exemple, ou quand il décide de récupérer l'argent qu'on lui a volé), c'est surtout pour des besoins primaires. Lisbonne est vue comme une ville vénéneuse, dangereuse, mais aussi fascinante, où tout est possible, y compris l'anéantissement. Bon, après c'est vrai qu'il faut accepter de regarder Bruno Ganz manger un sandwich pendant 15 minutes ou écrire des lettres devant des fenêtres, accepter le rythme lent, bluesy (qu'est-ce qu'il est devenu, l'instrument qu'on appelait saxophone, je crois ?) ; mais si c'est le cas, on apprécie cet essai mystérieux sur une ville et son pouvoir d'attraction.

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