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Premières Neiges est un film qui aurait tout pour vous énerver un Gols même bien luné. Scénario concerné et sérieux comme un pape, musique solennelle, actrices tourmentées... Et pourtant, voyez comme c'est délicat, me voilà tout retourné par cette oeuvre absolument sensible et fine, qui sait, grâce à la mise en scène et à une discrète symbolique, renverser la vapeur et vous laisser tout ému au bout du compte. Dans un hameau de Bosnie (magnifiques décors tout en ruines, en maisons à moitié défoncées, où toute la vie se déroule dehors), une poignée de femmes survit en vendant quelques minables pots de confiture sur le bord de la route. Les hommes ont disparu, lors d'une rafle serbe qu'on imagine tragique. Elles attendent le retour d'iceux, qui patiemment, qui au bord de la crise de nerfs. L'arrivée de deux promoteurs prêts à racheter le village à des prix intéressants va semer la zizanie dans cette communauté fragile : faut-il partir, et renoncer à attendre ces maris et ces fils disparus ? faut-il rester, par fidélité, et par conviction qu'un jour, l'entreprise artisanale de confiottes fera florès ? C'est du lourd, du très lourd sous le ciel automnal de Bosnie.

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Begić excelle à filmer l'attente, la lente répétition des jours, la patiente fabrication des confitures placée sous le signe de l'angoisse. Les maigres renseignements qui arrivent de l'extérieur (très peu d'éléments du monde parviennent jusqu'à nos donzelles) ne sont guère rassurants quant au sort des hommes du village, mais ces femmes s'accrochent. Il y a des ambiances westerniennes dans cette tragédie à ciel ouvert ; et il y a aussi une sorte de réalisme poétique à la Garcia Marquez dans les subites incursions du fantastique dans la trame : un enfant dont les cheveux poussent à toute vitesse, ou une petite vieille qui tisse pendant tout le métrage un tapis (la transformant en Penelope muette) qui servira à la fin d'outil de passage d'un Styx libérateur. Car le film pratique subtilement une symbolique très bien pesée (l'arrivée de la neige sur la dernière scène, à la fois linceul qui recouvre tout et pudique voile sur le drame, est une tuerie), issue de la tragédie grecque et du conte. Le film n'est ainsi jamais bêtement réaliste, malgré le fort ancrage dans le paysage et l'histoire contemporains. Ces femmes, chacune à leur façon, sont pleines de foi et en même temps déjà mortes, le monde extérieur ne les atteint plus : bien belle image de ce qui a dû toucher les populations du pays à l'époque de la guerre. Le moindre objet semble hanté par ces hommes qui ne reviennent pas, le village semble plein de fantômes, et les comportements des femmes eux-mêmes sont touchés par cette tension : espoirs, dégout, abandon, bagarres, tout touche juste et subtil. Begić filme en gros plans ses actrices, toutes parfaites, et dresse le portrait d'une communauté soudée face à l'adversité qui marche à chaque seconde du film. Très beau, très bien monté, ce film redonne espoir en la vie, malgré ses scènes tragiques. Digne et parfaitement réussi.

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