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Beauté des paysages suisses, chant troublant de la vache au fond des vallées, innocence des premiers temps... oui, bon, voilà un film hélvète conseillé dernièrement par un commentateur, et qui, effectivement, vous laisse assez épaté. Le talent simple de Murer, le portrait faussement candide d'une nature idyllique, ses faux airs de comédie innocente, cachent de bien sombres motifs, si bien qu'on sent que cette histoire aurait tout aussi bien pu se passer dans l'Antiquité grecque que ça n'aurait pas dénaturé la chose. Il y a dans cette histoire d'enfants qui grandissent et découvrent un funeste et incestueux amour une touche de tragédie, d'autant plus évidente qu'elle prend place dans le cadre hyper-vaste, hyper-solennel, des Alpes d'altitude. Ca change des colonnes antiques, mais la puissance est la même, dans une histoire pourtant très simple et racontée en ligne droite.

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C'est une famille, le père, la mère, les deux enfants, qui vit au rythme des saisons dans la montagne rustique et magnifique. La fille a songé à faire des études, et puis non, elle est restée. Surtout pour s'occuper du frangin, jeune sourd et muet légèrement simple d'esprit. Et vaille que vaille, ça lui va : la première partie est champêtre et joyeuse, on assiste aux gamineries du garçon qui se baigne tout nu dans les abreuvoirs, casse des cailloux avec entrain et n'est qu'amour. Mais la sève, peu à peu, va faire des siennes dans les turgescences de nos jeunes gens, et sous le regard mi-inquiet mi-indifférent des bons vieux parents un peu cul serré, le drame va se nouer : les gusses forniquent, et leur destin va se trouver chamboulé par cet acte. On le sentait bien, à la manière du garçon de bousiller la tondeuse à gazon ou le transistor radio de sa soeur, à son air buté quand il casse de la caillasse, à sa fixation pour fabriquer des murs, que le paradis terrestre des Alpes n'allait pas rester idyllique jusqu'au bout. En prenant tout son temps, en s'attardant sur le quotidien minuscule de ces quatre personnages, Murer fait doucement naître le soufre dans l'Eden, démontrant que même dans les familles les plus apaisées et les plus unies se cache le serpent, le sexe, et la mort.

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C'est l'économie de moyens qui force le respect dans ce film. Avec rien, Murer met à jour des pulsions sexuelles et des interdits qui mijotaient depuis longtemps. Un catalogue "3 Suisses" (hihi) ou un geste esquissé au coin du feu en disent beaucoup plus que les mots, très rares (le fils est muet, de toute façon). Par-delà le drame, on assiste avec beaucoup d'empathie au réseau de tendresse, de fâcheries, de pardon, de complicité dans lequel baigne cette famille banale, aux travaux des champs, aux moments de pause. Murer est un vrai maître du paysage, qu'il traite à la façon d'un peintre. Les quatre saisons y passent, et chacune a sa lumière, sa façon d'être regardée, sa spécificité. Très attentif aux climats et à leurs effets sur les corps et les coeurs, le réalisateur aime, c'est évident, enregistrer la neige qui tombe, le soleil qui tape sur les torses nus, la pluie ; et aussi les animaux, qui semblent faire partie de la famille aux aussi. Il aime surtout contempler la vitalité extraordinaire de son jeune acteur, chiot colérique et magnifiquement attachant, dont l'amour pour sa famille ira jusqu'à un dernier plan extravagant, qui dessine en une seule image la force de la transmission et la simplicité rurale. La sobriété de l'ensemble réchauffe le coeur, dans ce film à la fois réconfortant et effrayant, sorte de Paul et Virginie à la sauce suisse. Très belle chose, oui oui.