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On croirait pas, comme ça, mais voici l'entrée de Marc Allégret dans la liste de nos réalisateurs ; comme quoi, on peut passer 10 ans sans voir de films de Marc Allégret. Au vu de ce mélodrame bourgeois, on peut le comprendre. Je gardais un très bon souvenir de ce film, que j'avais vu alors que je me préparais à devenir un brillant comédien raté, et j'y avais vu les leçons de Jouvet, son intransigibilité, son intelligence, ses bons mots ambigus. Et c'est vrai que cette partie-là du film est passionnante. Une partie de l'action se déroule au Conservatoire d'art dramatique, Jouvet y jouant son propre rôle de pédagogue sévère. Les quelques scènes où on voit les jeunes comédiens interpréter leurs petites scènes de Marivaux ou de Musset avant d'écouter les conseils du maître (doué d'un esprit de contradiction impeccable) sont parfaites. Allégret rend bien compte de ce bouillonnement, de cette jeunesse, de cette difficulté. Même si le jeu théâtral a bien changé depuis (et c'est pas dommage, diable!), on est dans l'ambiance de ces cours où vie privée et théâtre se rejoignent dans la tête de ces jeunes comédiens. Jouvet est très sobre, visiblement à l'aise dans cet emploi, et dispense des conseils que tout comédien devrait entendre ("On ne te demande pas d'être dans ton assiette, on te demande d'être dans la peau du personnage.") On tique un peu quand le gars va chez le tuteur d'une de ses élèves pour le convaincre des beautés du théâtre par rapport au métier de lingère, mais on ferme les yeux, tant cette petite scène croquignolette est marrante. Côté "documentaire", donc, rien à dire, le film est réussi, et on aurait aimé qu'Allégret reste de ce côté là des hauts murs de l'institution.

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Malheureusement, cinéma de papa oblige, il lui faut un scénario. Associé aux deux néfastes Henri Jeanson et André Cayatte, Allégret trousse alors une histoire saturée de bons mots et de formules à la con, et se vautre dans le grand n'importe quoi. Il s'agit de résoudre un drame sentimentalo-policier, d'un jeune comédien trop séducteur et de ses proies féminines, d'un empoisonnement en direct sur la scène, d'un simple d'esprit jaloux, bref, c'est un grand moment d'imagination débridée, et Jeanson devait sans doute être sous l'emprise de l'alcool pour penser qu'on pouvait croire deux secondes à cette intrigue rocambolesque. Claude Dauphin fait tout ce qu'il peut, et parvient à être assez crédible dans le personnage ; on convoque quelques gueules qui font le job (Dalio, Carette) ; mais les filles, toutes les mêmes (Odette Joyeux et Janine Darcey) sont nulles, n'ont rien à jouer, et sont regardés par les auteurs soit comme des oies blanches soit comme de dangereuses manipulatrices. Les dialogues sont fatigants, les gars ne peuvent pas s'empêcher de mettre des formules même quand les personnages se disent bonjour, et on s'éloigne peu à peu du Conservatoire pour se perdre dans les décors banals et infilmables des chambres d'hôtel et des demeures bourgeoises. L'intrigue policière finit de nous achever, elle ne tient pas une seconde. Bref, Allégret est passé à côté d'une occasion de réaliser un beau film sur le théâtre et sur sa transmission, et enfonce ses personnages dans un drame à la con. Sans idée de mise en scène, sans ambition scénaristique, sans diriger ses acteurs les plus fragiles, le gars se fouge. Sortie des artistes.

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