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Il y avait toujours un petit côté pénible chez Jeff Nichols avec cette façon d'enchaîner malicieusement les temps creux, de faire monter insidieusement le suspense, avant un final des plus surprenants. Il a la bonne idée cette fois, de ne faire un film, de bout en bout, que de temps creux, toute en légères nuances, à peine porté par la musique d'un certain David Wingo que l'on soupçonne d'être fan de Desplats - c'est un peu toujours pareil ces nappes de violons qui viennent s'insérer entre deux dialogue pour instaurer une certaine tension mais force est de constater (Audiard's secret ?) que ça fonctionne assez bien. Ici, l'histoire est tellement dramatique en elle-même (l'Etat de Virginie interdit à un couple inter racial de séjourner dans cet état durant 25 ans sous peine d'aller en prison - sûrement un des futurs films de chevet de Trump pour se rappeler the good old times), tellement effarante, tellement criante de bêtise humaine, qu'il n'y a pas, a priori, besoin d'en rajouter une couche. C'est ce que comprend parfaitement Nichols qui s'appuie sur deux personnages très discrets : le mari, Joel Hedgerton, géant blond mutique qui sait jouer de sa moue dubitative et sa femme, Ruth Negga, petit bout de femme qui va prendre sa plume et son plus beau sourire pour tenter de reconquérir leurs droits. On se demande au départ comment Nichols va tenir deux heures sur le sujet en suivant simplement ce couple dans son intimité, sans jouer d'aucun temps fort et force est de constater au final que, grâce ses talents de faiseur, il remporte le challenge haut la main.

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Nichols aurait pu se perdre dans le film à procès, dans le thriller parano (d'où va venir la menace, le coup bas pour venir détruire cette relation...), dans le drame larmoyant... Il n'en est rien, le gars se permettant à peine quelques micros péripéties : l'arrestation de nuit avec petit effet sonore quand les flics forcent la porte de la chambre, l'accident du gamin (on pense que c'est le père qui va être la victime et hop c'est le gamin : Nichols semble lui-même s'amuser de ce rebondissement "inattendu" pour relancer avec un brin de roublardise son récit), l'arrivée du photographe de Life (sympathique petit rôle pour le chouchou de Nichols, Michael Shannon). Pour le reste, il sait se contenter de laisser flotter sa caméra sur ses deux personnages principaux dont la complicité se passe la plupart du temps de mots... Il se dégage du film une certaine simplicité, une grande sobriété et, tout en décelant ici ou là les petits trucs stylistiques de Nichols pour nous tenir en haleine avec pas grand-chose (science du montage et du cadre millimétré, utilisation finaude de la musique, jeu subtil avec la lumière naturelle...), on demeure assez épaté devant cette petite "illustration" d’un cas juridique historique qui ne tombe jamais bêtement dans la surenchère dramatique. Toujours eu jusqu'alors une petite pointe de réserve sur le gars Nichols : il réussit cette fois-ci à me convaincre en essayant jamais de jouer au petit malin, en se reposant simplement sur un jeu d'acteur justement dirigé ; en laissant son récit se dérouler tel un tapis en mousse. Un sujet éminemment fort traité avec un tact réel et ce sans tomber dans la chienlit - l'oeuvre la plus aboutie de Nichols à ce jour, sans discussion possible (surtout après le semi-naufrage Midnight Special).  

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