9782707343161,0-3711700Voilà un titre judicieusement trouvé pour ce livre étrange, dans lequel on s'engage comme dans un buisson d'épines. On s'y pique souvent, on s'y perd parfois, mais s'en dégage un très agréable parfum d'enfance, comme si notre ami Chevillard, à force de creuser, avait fini par trouver quelque chose de primitif. En tout cas, il déploie ici un imaginaire à la fois naïf et prodigieusement intelligent, et si on est dans une vision fantasmée de l'enfance (ce que la fin du bouquin confirmera d'ailleurs), on est tout épaté de le voir revenir à cette simplicité là, après les bouquins trop compliqués et trop savants des dernières années. Nous sommes dans la tête d'une petite fille surgie de nulle part ; on comprend peu à peu qu'elle a vécu élevée par deux hors-la-loi, et que ceux-ci viennent de finir leur misérable vie dans une cavale. Seule, abandonnée, elle entreprend alors une longue route pour les retrouver, et c'est ce cheminement qui va faire le corps de ce texte, à la fois physique et mental. La route de Ronce-Rose est jalonnée de rencontres, d'animaux, de types plus ou moins louches, et la petite fille nous donne en direct les impressions que lui font ces choses. On s'y attend avec Chevillard, c'est l'occasion de déployer une invention qui vous laisse sur le cul : chaque phrase semble ouvrir une nouvelle dimension, dans le langue et dans le monde. Il sait mieux que quiconque tirer une idée jusqu'au bout, extraire tout ce qu'il peut d'un unijambiste ou d'un oiseau, d'une orange ou d'un lacet défait ; utiliser une tournure de phrase ou une loi grammaticale pour la transformer en jeu de mots ou en pensée surréaliste ; tirer une idée jusque dans ses confins pour en trouver l'humour, l'étrangeté.

On n'est pas tout à fait dans ses grands romans, où un simple concept ouvrait des abîmes de sens, où la tragédie autobiographique était soigneusement dissimulée sous l'humour et les aniumaux de toutes sortes ; mais on apprécie de retrouver un auteur, visiblement sous influence de ses filles, qui sait jouer avec une telle "évidence" des mille petites choses que tout le monde peut observer chaque jour. Là où vous et moi verrions dans ce qui nous entoure le monde tel qu'il est, lui sait poser un regard toujours neuf et sidérant sur tout, et cette fois-ci on ne sent pas l'esbroufe, et on a l'impression au contraire d'une grande sincérité. Comme si l'auteur revenait à une sorte d'évidence, de candeur même, qui lui va très bien au teint. Ronce-Rose est un voyage en absurdie, touchant et secret comme le cerveau d'un enfant. Très joli, et très drôle.