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Voilà un film qui fleure bon les bancs des ciné-clubs enfumés. Dans une image crayeuse tout à fait de son époque, Wajda filme une chronique douce-amère, plutôt amère que douce d'ailleurs, sur les désillusions amoureuses, l'angoisse du temps qui passe et les ravages de la maturité. Il marche sur les traces de Bergman et de Proust, et parvient à fabriquer un film étonnamment doux en surface et douloureux dans le fond. C'est discret, c'est la grande école de l'indicible et du presque rien, mais reste en tête une impression prenante de gâchis, et rien que pour ça, on reste admiratif devant ce travail en dentelle fine.

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Victor, de retour de la guerre, vient trouver quelque réconfort chez sa tante, à la campagne. Il y retrouve ses voisines, cinq jeunes femmes qu'il a connues et aimées il y a 15 ans, et qu'il n'avait pas revues depuis. Là, dans la chaleur de l'été, sans qu'il se passe grand-chose, il va faire le bilan d'une vie qu'on imagine ratée (et ravagée par la guerre), avec chacune d'elles. L'aiment-elles encore ? l'ont-elles jamais aimé ? Mariées ou divorcées, célibataires ou infidèles, assagies ou encore complètement perdues, elles représentent toutes un aspect de la féminité, et toutes un fantasme de femme que Victor aurait pu, aurait dû aimer. Mais le temps s'en va, le temps s'en va, madame, et notre Victor ne pourra que constater l'échec : on ne refait pas sa vie, ce qui n' a pas été ne sera plus, et c'est dans un train, entouré de neige, sous le regard indifférent d'un vieillard, que le film s'achèvera dans une séquence magistrale. Tout le truc est d'ailleurs assez ravageur, alors que tout a une lenteur et une majesté qui ôte toute tension au film. On est entre gens de la haute, et les sentiments ne se disent pas, ou passent seulement dans la petite larme qui coule sur la joue de la jeune fille en fleur, dans une manière de tourner le dos, voire dans un simple froncement de sourcil.

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On a beau apprécier les nuances de jeu que Wajda distille sur ses comédiennes, de la femme délaissée qui va d'amants en amants, de la veille fille perdue dans son ménage, à la mûre aînée qui ne s'en laisse pas compter, à la cadette encore complètement folle de Victor, c'est dans les scènes avec le vieil oncle que le film touche le plus. Personnage discret et modeste, il est un miroir terrible face au personnage, et sa dernière scène, où il lui fait ses adieux, est ce qu'il y a de plus beau là-dedans. Victor, en sa présence, laisse passer des sentiments qu'il n'ose pas exprimer auprès des femmes de Wilko, avec lesquelles il se montre souvent puérilement enfantin (la très belle scène de retour en enfance) ou cruel. On aime toutefois beaucoup ces scènes tchekhoviennes de promenades en barques, de déjeuners, pleins de non-dits et de frustrations, de passé qui ressurgit et d'espoirs vite avortés, qui jalonnent tout ce film profondément mélancolique. On aime aussi cette symbolique prenante, et notamment le passage du fleuve par un bateau lentissime, on se croirait dans du Angelopoulos. Soutenu par une musique qui vous prend aux tripes, Les Demoiselles de Wilko est un objet liittéralement entravé par la peur de la mort et la vie qui s'enfuit. On ne vous promet pas la fête du slip, mais un cinéma comme on n'en fait plus, qui prend le temps et évite tout élan spectaculaire.

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