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Aquarius ou le portrait d'une femme "entre deux âges" droite dans ses bottes. Le film, porté par la détermination de Sonia Braga as Clara, travaille sur la durée, en profondeur, exactement comme ces termites qui finiront par jouer un rôle crucial dans le film, au premier (elles sont l'un des éléments narratifs cruciaux) comme au second degré (quoi de mieux que des termites pour clore cette parabole sur une société brésilienne minée de l'intérieur et qui oeuvre à sa propre perte). Une fois que cela est dit, tout est presque dit mais on sentirait là un gars sortant de convalescence chroniquienne (deux semaines sans écrire sur Shangols, quasiment du jamais vu en dix ans...) et pressé de partir en vacances (comment ça encore ? ne soyez pas désagréable, s'il vous plaît). Alors on va tenter de donner deux-trois autres éléments pour définir cette oeuvre qui séduit avant d'être capable d'enfoncer le clou sur le final. 

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Il y a donc d'abord un portrait de femme entière, une femme seule, que le cancer n'a pas épargné (un sein fut sacrifié dans la bataille) mais qui n'a pas abdiqué dans sa recherche de plaire, d'amour... Alors oui, lorsqu'elle sort entre amies dans des soirées, elle est celle qui parvient encore en un regard à attirer l'attention d'un homme... Alors non, lorsqu'elle évoque avec cet amant potentiel l'ablation de son sein, elle sent bien la grimace intérieure du gars... Alors oui, elle est encore en pleine possession de ce corps prêt à se ruer sur un homme... Alors bon, elle le fera avec un gigolo comme si celui-ci était le seul capable de fermer les yeux sur les imperfections de son corps... A l'image un peu de cette société, finalement, où l'on doit se réduire parfois à acheter un peu d'humanisme... Clara gère ainsi sa petite vie sentimentale intime mais doit surtout "affronter" cette grande société qui veut la virer de son appart (elle est la dernière locataire de l'immeuble à résister) ainsi que certains de ses propres enfants qui ne comprennent pas son obstination (prends l'argent et tire-toi). Mais pour Clara, cet appart, c'est le lieu de tous les souvenirs, un espace intime qu'elle se refuse à céder... Elle mettra donc tout en oeuvre pour entrer en résistance face à cette entreprise qui use de moyens peu glorieux pour la faire partir (le jeune de la société, qui a fait ses études aux Etats-Unis (le symbole est clair), use des pires stratagèmes pour la pousser à bout ; mais ce jeune con, avec son petit sourire qui coule, a encore à apprendre des bonnes vieilles marmites en fonte). Clara, c'est la résistance faite femme dans cette société qui se délite.

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Le film vaut également tout particulièrement par sa bande sonore particulièrement soignée. Filho semble avoir choisir chaque morceau pour faire passer une idée, une époque, un sentiment... Qu'on soit ou non sensible à certains morceaux locaux vintage, ces petites mélodies finissent par nous emporter par leur lyrisme. Un exemple parmi d'autres : ce n'est pas innocent si cette chère Clara craque pour son neveu et la nouvelle copine de ce dernier : celle-ci, qui dès débarque chez Clara, passe en revue ses nombreux disques et choisit pour elle un morceau... Cette discussion musicale qui s'installe entre les deux femmes est beaucoup plus pure et gracieuse que toutes celles qu'elle a avec ses propres enfants : on soupçonne d'ailleurs fortement ces derniers d'essayer de la dissuader de rester dans cet appart non pas parce qu'ils se soucient de son insécurité mais parce que l'entreprise a proposé de reprendre l'appart en versant une somme bien supérieure aux prix du marché... La musique ouvre à de multiples reprises dans le film comme des espaces de liberté, une sorte d'échappatoires à la médiocrité et la petitesse de ce monde. Ces différentes nappes musicales finissent par nous submerger et nous font plonger dans cet Aquarius aux eaux politico-sociales tourmentées avec ce même degré d'intensité qu'emploie notre héroïne contre les "éléments" extérieurs (oui, il y avait plus simple comme métaphore filée mais je suis perclus). Une simple vie de femme "entre deux âges" qui n'a décidé de rien lâcher - et c'est là, malheureusement, sans doute toute la beauté et l'originalité de la chose, soulignons-le à défaut de s'étendre sur le sujet, magnifiquement filmée et montée (la fluidité, la fluidité...)... Ah mais où va-t-on, où va-t-on, avec cette maudite société ?   (Shang - 10/12/16)

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Moi, personnellement, c'est dès la première séquence que j'ai été ébloui. Par une soirée d'été, toute une famille est réunie pour une quelconque fête, ça danse sur la plage, ça se sourit avec bienveilance, ça chante des p'tites chansons, on est dans la parfaite reconstitution nostalgique à la Bergman ; et puis, bim, fondu, et nous voilà plongé dans une autre histoire, et il nous faudra du temps pour comprendre que la femme vieillissante qu'on voit à l'écran est la même qu'on avait vue à 30 ans dans la scène précédente. C'est ce qu'on appelle une ellipse, et une magnifique, puisque dans le temps du fondu, toute une vie s'est écoulé, des gens sont morts, d'autres sont nés, et Clara de faire le compte de ce qui lui reste. Il lui reste pas grand-chose, quelques souvenirs, des enfants et petits-enfants aimants, et surtout son appartenance à la vie, tout simplement, qu'elle exerce en allant à la plage, en dormant dans un hamac, en couchant de temps en temps avec un escort, et en prenant pleine face le soleil. Une femme d'aujourd'hui, même si elle écoute des vieilles rengaines de Queen sur son tourne-disques. Et une femme qu'il faut pas faire chier. Alors quand la mondialisation et le profit sonnent à sa porte, elle exerce pleinement son droit d'amoureuse des choses anciennes, et affronte façon héroïne moderne les fâcheux qui s'attaquent à son appartement comme la maladie s'est attaqué à son sein.

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Il y a, en épine dorsale, cette histoire d'expropriation, qui donne la part de tension au film, qui structure le scénario. Mais le film ne cesse jamais de prendre la tangeante, d'oublier cette trame pour filmer simplement le quotidien de cette femme. Et c'est magnifique. La douceur de la mise en scène n'exclut jamais la force incroyable du personnage, ne déracine jamais cette femme de la terre : c'est peu de dire que Sonia Braga est immense, aussi bien dans ses agacements que dans ses sourires, dans ses colères impressionnantes et dans ses abandons au temps qui passe. Je lui remets immédiatement la palme de l'actrice de l'année, elle est sublime. Filho lui construit un écrin à la fois extrêmement doux (la belle lumière qui l'entoure, les gens pour la plupart bienveillants qui partagent sa vie) et rude (le monde moderne la harcèle, les voisins font de bruyantes partouzes) ; en tout cas il construit un film d'aujourd'hui, à cheval sur le monde tel qu'il est et la nostalgie du passé, impeccablement monté, avec pas un poil de gras, et intelligent à souhait. On s'amuse à voir triompher cette héroïne des temps modernes, mais on est surtout frappé par le sens du montage et par la sensation de mélancolie qui se dégage de l'ensemble, de façon insaisissable mais prenante. Un grand film simple.   (Gols - 13/01/17)

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