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Je sais bien : Eastwood commence à fatiguer avec son drapeau américain brandi à bout de bras, ses bons pères de famille sans faille, ses valeurs à la con (le courage, mon fils, le pays, et l'abnégation) ses actrices sacrifiées et son américanisme triomphant. Je sais tout ça, et Sully ne faillit pas à la règle. En vieillissant, Clint ne se cache plus de rien et n'essaye même pas de nuancer son propos : l'Amérique est sainte et grande, Dieu est partout, et le sacrifice des hommes au nom de celle-ci ou de Celui-là est une chose inestimable. C'est la limite de son cinéma... si on le lit mal, dirais-je, ou partiellement. Les idées politiques d'Eastwood, on s'en fout. Ce qui compte, c'est que sous la convention, le classicisme et le côté réac de sa vision du monde se cache un homme qui, depuis quelques films, s'interroge beaucoup sur la nature de son métier, sur le cinéma en général. Après la subtile allégorie de American Sniper, qui transformait un guerrier crétin en cinéaste incapable de décrire le monde et la guerre, le voilà en train de scruter un autre type de machinerie : un avion, en l'occurrence le vol 1549, resté célèbre puisque son pilote, n'écoutant que son courage, a sauvé 155 personnes en le posant sur l'Hudson après une avarie des moteurs. Un geste insensé, un acte héroïque que le gars Eastwood se délecte de filmer en long, en large et en travers.

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Notons tout de suite les défauts du film : d'abord, il n'y a pas assez de matière là-dedans pour tenir 1h30. Certes, Sully est bien un peu embêté par les gusses des assurances, qui veulent prouver à tout prix qu'il a fait le mauvais choix et qu'il aurait pu se poser ailleurs ; mais l'Amérique dans son entier le considère comme un héros, et cette admiration compense largement les emmerdes, d'ailleurs vite balayées, que les méchants lui font subir. Eastwood est donc condamné à meubler, et pour ce faire filme longuement d'insanes conversations au téléphone avec la femme du pilote, actrice complètement sacrifiée, qui n'a rien à jouer, ou à montrer dans tous les sens son héros en train de faire son footing. Seul l'accident de l'avion et les quelques minutes du drame semblent constituer la matière du scénario, le reste est raté.

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Mais notons maintenant les nombreuses qualités du bazar. Clint utilise un truc que j'adore personnellement au cinéma : le détail hors-champ, qu'on va mettre tout un film à dénicher en écartant de plus en plus le cadre, en tournant encore et encore la même scène dans des angles différents, dans des points de vue différents. Ici, et c'est très beau, ce détail n'est pas physique, mais humain. Le truc à traquer, c'est la part d'instinct qui a décidé Sully à accomplir cet acte qui aurait pu être catastrophique. Le film montre l'accident d'avion au moins 5 fois, en comptant les simulations qui font imaginer un autre scénario possible. Il y a l'atterrissage idéal, et puis il y a cette petite chose indicible qui s'appelle l'humanité, et Eastwood filme ça avec une grande tendresse pour ses personnages. On a vite fait, bien sûr, de voir dans cet homme qui cherche l'humain dans la machine le cinéaste lui-même, à la tête de projets pharaoniques et qui cherche toujours, à la manière des anciens artisans du cinéma, à leur donner chair et sang. Tom Hanks, qui se bonifie énormément avec le temps, est parfait dans ce rôle de mec normal, digne et modeste ; et son co-pilote, Aaron Eckhart, ne lui laisse pas toute la couverture, et tient parfaitement la barre lui aussi. De toute façon, c'est la marque du gars, il a systématiquement la bonne personne au bon poste, de la photo (belles compositions nocturnes et pluvieuses, et joli rendu de cet avion dans l'eau) à la musique (hyper académique, hyper américaine), du montage (rarement eu l'impression d'être autant immergé dans un accident d'avion) aux acteurs secondaires (belle interprétation nuancée d'un personnage pourtant pas intéressant, une procureur sans saveur, Anna Gunn). Un beau film classique, peut-être mineur dans sa filmographie, mais très satisfaisant et pour le cerveau et pour l'oeil.

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Clint is good, here