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Prenez trois bouts de bois, une ficelle, confiez la chose à Céline Sciamma, ajoutez une musique de Sophie Hunger, faites mijoter, et vous obtenez le film le plus juste et le plus délicat de l'année. Ma Vie de Courgette m'a laissé en larmes, et contrairement à beaucoup de cinéastes (suivez mon regard en direction du film social anglais), il ne cherche pas à le faire. C'est juste que Barras parvient à saisir à hauteur d'enfant, avec une justesse incroyable, ce qu'est l'enfance justement, surtout quand elle est triste et mélancolique. C'est la beauté, l'endroit exact où on se reconnaît, la petite corde qui vibre en nous, qui font pleurer ; rien que pour ça, mes respects éternels.

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Le début du film est impressionnant, digne d'un Tim Burton. Courgette est un enfant délaissé par sa mère, alcoolique. Il suffit d'un plan pour l'apprendre, celle du garçon, de dos, un très léger mouvement animant sa main, qui tente de regarder par la porte entrouverte sa mère bourrée : l'expression de l'enfance quand elle ne comprend pas la vie. Accident, la mère meurt et notre Courgette est envoyé en foyer. Là, il fait la connaissance de gosses aussi boiteux que lui, une réfugiée dont les parents ont été ramenés à la frontière, une fille bourrée de TOC (et très burtonienne pour le coup), un petit mec qui joue les terreurs, et surtout Camille, une nana dont le père est assassin, et qui va devenir son amoureuse. Voilà pour l'histoire, mais ce n'est vraiment pas d'en haut qu'il faut regarder ce film. C'est dans les détails qu'il est parfait. Dans la réalisation, d'abord. Tout en stop-motion, le film est d'une beauté qui assoit, avec ces visages qu'on croirait en poterie, où les yeux, hyper-expressifs, prennent toute la place ; avec ces décors qu'on croirait directement sortis d'un coffre à jouets, quelques arbres distribués ça et là, quelques maisons toutes les mêmes, des voitures en cube, une sorte d'épure totale, essentielle, qui collent merveilleusement avec le fond ; avec ces minuscules mouvements, très subtils. Sans faire aucune concession au monde adulte, Barras ressucite notre enfance, dans une profonde compréhension de ses personnages. Strié d'éléments morbides, noirs, le film est aussi lumineux, ménageant de grandes respirations dans un récit pourtant bien triste : le sommet du film est une boum organisée pendant un voyage à la neige, à la fois triste, lumineuse, incarnée, à distance, une séquence qui vous ramène dans le passé (les Berruriers) et reste en même temps très moderne.

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Aucune surenchère dans le récit, on est à l'opposé des films d'animation américains. Surtout, Sciamma sort sa plus fine écriture pour décrire des abandons, des enfants voués à la solitude, et toutes les fêlures qui s'y rattachent. C'est pas grand-chose, c'est juste une voix qui vrille (le doublage est exemplaire), une façon de manger ses frites (!), un cadre légèrement travaillé pour isoler un enfant et son lit dans un coin de l'écran, un trait de personnage (la petite qui sort en courant à chaque voiture en criant "maman", et qui se cache le jour où sa mère arrive enfin), mais c'est d'une justesse épatante. Le film se conclut sur des questions, sans apporter de réponses toutes faites. Oui, il y aura toujours des enfants abandonnés, mais il y aura toujours aussi des amitiés qui naissent. Pour arriver à une telle simplicité de narration, il a sûrement fallu un travail de dingue, et pas seulement côté animation. Sciamma a écrit son plus beau scénario depuis La Naissance des Pieuvres, et montre tout à hauteur d'enfant, en évitant toute cucuterie ou angélisme. On sort du truc avec le coeur essoré, en une heure de temps les gars ont réussi à nous faire retrouver une tonne de sentiments oubliés et enfouis. Une merveille. (Gols 06/11/16)

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De la finesse, c'est ça, de la pure finesse. Vouloir comparer les productions Disney actuelles et ce genre de petite chose, c'est un peu comme vouloir comparer le bruit et le silence - et Dieu sait qu'ici tous les silences sont éloquents. Tout est fait à l'huile de coude, tout est finement ciselé - les dialogues comme les moindres détails du décor -, tout est finement pensé, réfléchi : enfin un film d'animation sur des jeunes enfants qui ne prennent pas ceux-ci pour des baudruches, des écervelés, des fans de maître Gims. Alors oui, il y a, c'est vrai, une certaine noirceur, un contexte au départ qui n'est pas super jojo. Courgette a une mère qui boit canette sur canette (j'ai immédiatement rangé les miennes), tue celle-ci accidentellement, est placé dans un centre où un petit roux lui mène la misère et se retrouve écrasé par la solitude. C'est vrai que l'ambiance ne prète guère à pousser la chansonnette. Et puis, et puis il y a Camille, qu'est belle comme un soleil éteint, une Camille qui va immédiatement amener joie et tendresse chez notre Courgette au coeur d'artichaut. Le soin extrême porté à la mise en scène, cette science du timing, ce jeu là encore sur les silences donnent à cette scène où Courgette veut prendre la main de Camille et cette autre où il l'embrasse quand elle dort toute sa magie, sa délicatesse, sa tendresse. On retrouve à la fois toute la maladresse de l'enfance et cette joie immense, incommensurable à partager quelque chose avec l'élu(e). Le personnage du bon flic est sans doute un petit plus convenu mais permettra à ce conte moderne qui partait dans l'ombre de finir dans un petit rayon de soleil. Enfin, pour clore ce précieux ouvrage, il y a cette version du Vent l'emportera par Sophie Hunger qui pourrait attendrir une brique en fonte. Ça finit par vous donner l'envie de vous envoler avec le cerf-volant au dessus des brumes de ce monde mesquin et vain. Une vraie réussite animée. (Shang 17/02/17)

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