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La vache ! Je pensais m'installer pépère devant un western spaghetti italien classique, avec ses outances et ses fulgurances, et me voilà complètement bouche bée devant la noirceur profonde de ce film. Corbucci nous livre une espèce d'objet punkoïde, d'un pessimisme et d'un nihilisme effarants, qui prend place dans le décor le plus pur qui soit. On est effectivement dans le genre très restreint du "western sous la neige", et celui-ci utilise à merveille le climat et la saison pour exprimer ses ambiances spectrales. En tout cas, il pervertit allègrement tous les codes du genre, à commencer par le bon héros qui gagne toujours à la fin, et déjoue sans cesse nos attentes. A commencer par son casting : Jean-Louis Trintignant est "Silence", cow-boy mutique par nécessité, puisqu'un groupe de méchants lui a tranché jadis la gorge après avoir expolosé ses parents ; Klaus Kinski est Loco, chasseur de primes sans pitié, uniquement mû par l'appât du gain, les maigres primes octroyées pour la capture des criminels, en l'occurrence une bande d'éclopés mourant de fin dans l'attente d'un éventuel armistice. Au milieu, un shérif (Frank Wolff), qui fait la loi à coups de flingues, et une palanquée de gueules cassées. Tout ce petit monde va s'entretuer sur fond blanc, dans le vent et le brouillard, dans une série de scènes d'action sèches comme des coups de gourdin.

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Corbucci teinte le genre d'un soupçon de fantastique qui marque des points. Ses personnages, sans passé (mis à part Silence, entièrement habité par son passé traumatique), sans histoire, sortent de la brume, règlent leurs comptes et s'en retournent. Ce monde de fantômes est rendu d'autant plus oppressant que les cadres enserrent les acteurs façon étau, à peine rompus ça et là par des zooms acrobatiques typiquement italiens, lors des scènes de fusillade. Sinon, le film est une succession de moments d'attente et de plans sur des chevaux s'enlisant dans un mètre de neige. Le film est lent, et les cadavres sont vite recouverts par la neige. Dans cette blancheur éclatante, Corbucci parle de solitude, d'enfance annulée, et de ce désir de vengeance qui mènera Silence à sa perte. Trintignant, génial, inattendu dans ce  rôle, se la joue enfant, et porte sur son visage la tristesse de celui qui sait qu'il va mourir. Autant spoiler : la fin lui donnera raison, et le film laisse toute leur place aux salauds, se cloturant sur un véritable carnage, un massacre d'innocents qui vous laisse pantois. Alors que tout est prêt pour un happy end, Corbucci renverse la vapeur et balance un finish amer et totalement désabusé. Amer, parce qu'au final il dit que c'est la loi qui l'emporte (Kinski est guidé par des motivations certes mercantiles, mais honnêtes), et que la loi est horrible. Allégorie de l'état de l'Italie à cette époque ? Peut-être, mais en tout cas, tous les "gentils" sont du côté de la désobéissance à la loi, et ce sont ceux qui vont mourir. Ajoutez à cela des costumes parfaits, un sens graphique (la mitraillette de Trintignant) déjà très en place, et une musique géniale de Morricone, et vous avez devant vous l'autre très grand western italien de l'époque (avec Il était une fois dans l'Ouest). Bluffé.

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